A propos de deux présocratiques :

Xénophane et Parménide

 

Notes sur Xénophane

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Le « monothéisme », ou « intuition monothéiste », de Xénophane est une illusion, une erreur de perspective, une lecture rétrospective. Tout au moins faut-il proposer cette hypothèse de lecture, sérieuse, pour faire pendant à une interprétation quasi unanime de ce poète. Le cas est difficile, car nous en sommes réduits à la conjecture, du fait de l'indigence du matériau.

Il semble que l'alternative est soutenable si l'on entend la formule qu'on lui attribue "il y a un seul dieu" comme ceci : "il y a un dieu un" ou plutôt (selon la phrase grecque extraite des Stromates de Clément d'Alexandrie, auteur qui se caractérise par la volonté de montrer les germes de christianisme présents chez les anciens) "le dieu est un" au sens où un dieu, au sens générique, serait un tout non-composé de parties.

Les autres fragments s'éclaireraient singulièrement : "tout entier il voit, tout entier il entend, tout entier il pense", ce qui voudrait dire qu'au lieu d'avoir une apparence humaine comme Homère les représente (cf. les fragments sur l'apparence des dieux où Xénophane ne nie pas le corps du dieu mais le fait que les corps divins soient semblables aux corps humains) ; le dieu serait tout d'un bloc, en fait une sphère parfaite ; il n'aurait pas de tête pour penser, pas de bras et de jambes pour se mouvoir…, ce qui correspond parfaitement à l'idée courante des astres comme dieux, une idée antérieure à la représentation des dieux de la cité et de la justice, ces dieux invisibles, dont on aurait supposé l'existence, dit Platon dans le Cratyle ou dans le Timée, à partir précisément de l'existence de ces dieux visibles que sont les astres : non pas qu'un astre soit un dieu, mais le dieu, c'est l'astre. L'astre est en effet ce vivant - il se meut par soi dans le ciel - que l'on appelle un dieu.

Aristote, dans le traité du Ciel, renvoie à l'étymologie platonicienne du Cratyle du dieu (theos - thein, verbe qui signifie courir) pour expliquer celle du terme éther (aithèr - aei thein, qui signifie "toujours courir") : le dieu serait cet être dont le corps étheré parcourt le ciel d'un mouvement éternel et parfait, l'éther étant ce cinquième élément non corruptible, non mélangeable.

Un passage du Timée de Platon le confirme où le philosophe se souvient apparemment de Xénophane, ou tout au moins atteste l'existence d'une telle conception antérieure à lui. Les êtres humains, lors de leur première apparition terrestre, avaient la forme sphérique qui convient à la vie intellective. Pourtant, le démiurge, à moins que cela ne soit l'un ou l'autre de ses acolytes, leur a donné des membres pour pouvoir se mouvoir sur terre : celle-ci était en effet criblée de trous, sa surface était inégale, et les premiers humains roulaient et tombaient de trous en trous, ce qui n'était que fort peu agréable, convenons-en… Si donc nous n'avons pas la forme sphérique des dieux, c'est parce que la terre ne permet de mouvement convenable qu'à des êtres conformés comme nous le sommes, avec des jambes et des bras.

Il est remarquable aussi que cette supposée allusion apparaisse dans cet écrit, ce « mythe vraisemblable » conforme aux "modèles" des dieux tels que les a définis la République (II et III) où Platon se fait le poète autorisé par ce même texte (pas tout à fait lui, car l’auteur doit rester dans sa position de fondateur de cité, c'est Timée à qui est échu la tâche).

Ainsi, loin d'être l'auteur de la première apparition textuelle de la figure du Dieu unique dans un fragment antique, Xénophane ne romprait en rien avec le polythéisme de son temps. Tout au plus distinguerait-il un dieu parmi les autres pour être le plus grand, ce qui n’est en rien révolutionnaire. Le fragment B 23 de Xénophane se lirait donc ainsi : « il y a un dieu unique [en son genre], qui est le plus grand parmi les dieux et les hommes, et qui n’est semblable aux mortels ni par l’apparence ni par la pensée ». C'est d'ailleurs un tel raisonnement qui a fait de Zeus le roi des dieux.

La critique de Xénophane porte avant tout sur les fausses représentations que l'on peut se faire des dieux.

 

Notes sur Parménide

Xenophane

Beaucoup de ce qui peut-être entendu ou lu concernant le penseur grec Parménide contribue à le caractériser comme le premier métaphysicien, le fondateur de la métaphysique et de l'ontologie occidentales, le premier à avoir posé la massive question de l'Être. Cet Être que l'on dit immobile, éternel, un, indivisible, parfait, transcendant… Cet Être suprême qui s'opposerait au monde muable de l'opinion, c'est-à-dire ce monde sensible que le "philosophe" considérerait comme illusoire, comme apparence inconsistante. Ainsi, Etienne Gilson, dans L'être et l'essence, écrit page 24: "La doctrine de Parménide aboutit à opposer l'être à l'existence : ce qui est n'existe pas ou, si l'on veut attribuer l'existence au devenir du monde sensible, ce qui existe n'est pas".

Pour faire bref, tout cela n’est guère convaincant, ayant un arrière-goût de Bon Dieu trop prononcé pour emporter la conviction. En fait, la lecture de cette pensée fragmentée, comme celle d'ailleurs de maints autres penseurs de l'antiquité, fut pour le moins rétrodictive, la relecture précédant en quelque sorte la lecture, par l'investissement, inévitable si l'on n'y prend garde, de nos catégories de pensée latines (en l'occurrence celles héritées de la théologie chrétienne, en particulier thomiste).

Il n'y a pas dans la langue grecque de concept qui puisse rendre le terme de transcendance tel que nous l'entendons avec nos modernes oreilles, à savoir comme séparation par rapport au monde sensible sous la forme d'un dépassement. De plus, comment ne pas être circonspect quant à ce que l'on qualifie de métaphysique, mot tourmenté qui a passé son histoire à chercher son objet, concept fourre-tout qui a servi à qualifier tout autant que disqualifier quasiment l'ensemble des domaines de pensée?

Que serait donc cet Être métaphysique parménidien? Un Dieu hors Nature, qui ferait de Parménide un précurseur du monothéisme chrétien ? Les représentants de ce type de lecture idéologique sont nombreux.

Précisons encore le propos, pour donner un sens probable au poème du vieux Parménide. Victor Brochard, dans un article issu de ses Etudes de philosophie ancienne et de philosophie moderne, et intitulé « les arguments de Zénon d'Elée contre le mouvement » (1893), avance que les arguments et paradoxes de Zénon, disciple de Parménide, n'ont pas eu pour fin de démontrer l'impossibilité du mouvement, mais l'impossible divisibilité du continu, que ce soit l'espace ou le temps, à l'appui des thèses de son maître : l'être parménidien serait-il alors rien d'autre que le tout du monde existant, immobile, éternel, si on le considère d’un point de vue global ?

Il ne s'agirait pas, en ce sens de nier la réalité de ce que l'on appelle mouvement, mais de montrer les paradoxes auxquels mène le point de vue des mortels, l'opinion qui parle du mouvement, de la continuité du mouvement comme quelque chose de divisible, où l'on peut distinguer un avant et un après, une naissance et une destruction (ou cessation). En bref, il n'y aurait pas séparation entre un monde illusoire de l'opinion d'une part, et d'autre part l'Être, immobile, éternel (au sens de hors du temps, ou plutôt au-delà du temps)… Il n'y aurait qu'un seul monde, celui où nous vivons, mais deux points de vue d'une inégale valeur sur ledit kosmos.

L'opinion divise, sépare (substantifie ou essentialise), distingue ce qui dans la réalité, à laquelle accède la seule raison, ne l'est pas, et n'est pas même une partie du tout, car seul le tout est, et il est un, abolissant par-là même toute notion d'individualité. Ce n'est pas tant le monde sensible qui est discrédité que le point de vue fallacieux de l'homme mortel qui ne sait pas qu'il lui faut choisir la voie de l'être (l'autre voie étant impraticable). L'enseignement d'une telle lecture paraît d’ailleurs prometteur si l'on décide de lire Platon par cette entrée.

Et de fait, exit le Bon Dieu, exit la transcendance, comme séparation, au sens de la substance : si la lutte de Parménide vise précisément la vision substantialiste du monde, la croyance en des individus séparés qui résulte du dévoiement des mortels, il n'est alors pas étonnant que Aristote, qui prend Parménide ainsi que Mélissos comme interlocuteurs privilégiés dans l'élaboration de sa théorie du mouvement, défendant une telle conception substantialiste, va réhabiliter le point de vue de l'opinion comme dévoilant une part de vérité. Et on ne voit plus pourquoi Parménide serait plus métaphysicien qu'un autre (le Aristote de la Physique par exemple), cherchant à penser le tout du monde dans sa globalité.