Voici la lettre qui signe ma prise de distance avec Charlie Hebdo dont j'avais commencé par être un lecteur très assidu, voire même un promoteur durant mes années "lycée". Issu des rangs d'Attac, conseiller municipal depuis peu, je soutenais le Pôle Républicain de JP Chevènement depuis le discours du 4 septembre précédent à Paris, auquel j'avais assisté, avant de vivre en direct, l'assassinat du commandant Massoud puis les événements du 11 septembre, devant les télés des bistrots parisiens.

 

le 19 novembre 2001

 

Cher Charlie,

 

Charlie Hebdo 2001

Voilà bien des années que je te chéris auprès de mon petit palpitant, mais aussi de mon organe cérébral, avide autant que l'on puisse de tes prises de position critiques sur les événements et non-événements de notre société. Et, figure-toi, je suis un vrai 'patriote économique', car toutes les semaines, avec mes proches, nous te consommons égoïstement, chacun son journal personnel, plutôt que de nous le prêter, et ce pour faire augmenter tes ventes.

Si je t'écris aujourd'hui, c'est pour te faire part de mes réactions sur un de tes "papiers" de la semaine précédente (édition du 7 novembre, en page 4).

Ô combien je me prends à espérer qu'en ces temps où l'idéologie libérale envahit tous les domaines de l'existence, transforme tout le public en privé, où l'économiquement correct annihile toute pensée politique, tu ne restes pas de marbre devant cette occasion que le fleuve de l'Histoire nous apporte sur un plateau d'argent.

Je t'entendais donc ironiser (pardonne-moi de te parler comme à une seule personne morale, mais c'est dans l'air du temps) que Chevènement, Jean-Pierre de son prénom, - car c'est bien de cette valeur historique dont je souhaite t'entretenir - ne sera comblé que "lorsque les petits écoliers auront retrouvés leur blouse d'antan et la France son Empire colonial"…

Est-ce inconvenant que de penser que les grandes idées de "souveraineté populaire" et d'"indépendance nationale" ne sont en rien des idées désuètes? Qu'au contraire ce sont elles qui nous manquent cruellement lorsque nos Chipin et Jorac nationaux vont négocier du libéralisme, toujours plus de libéralisme dans toutes les instances du libre-échangisme? Seul le Capital est véritablement apatride. Et le démantèlement voulu des Etats-Nations, consciemment élaboré par les chantres de cette conception du monde, et avec eux l'effacement de l'idéal républicain dont ont su se rendre dignes nombre de nos concitoyens aujourd'hui trépassés, voilà ce qui est du côté de l'Empire!

Non qu'il ne faille revenir sur la question coloniale, bien au contraire, il nous faut apprendre à regarder l'Histoire en face, et peut-être même réapprendre à la regarder, tout court, ce que les arrivistes libéraux, apologistes de la présumée et fort imbécile "Fin de l'histoire", ont sans doute trop laissé sur la touche, ringardisant toute histoire, toute tradition politique comme désuète, tout passé comme dépassé.

Mais ce qui compte aujourd'hui, c'est d'affirmer sans complexe, sans rougir d'excessive pudeur devant la jeune puissance américaine, la souveraineté des peuples, de tous les peuples, en particulier ceux du Tiers-Monde, contre le comportement néo-colonialiste du capitalisme anglo-saxon (c'est marrant tout de même, on se croirait encore au XIXème siècle… on se demande vraiment de quel côté est la ringardise). Comment peut-on prôner l'auto-détermination pour les pays en développement mis à genoux devant les injonctions des institutions de la finance transnationale (à dominante anglo-saxonne, faut-il le répéter?) sans en donner nous-même l'exemple, au lieu de brader toujours plus notre souveraineté aux marchands de tapis de la Finance ?

Ce que l'homme ultralibéral préfère par-dessus tout, c'est négocier avec des lobbies, avec des représentants d'ONG qui pourront avaler des couleuvres jusqu'à saturation, mais surtout avec des capitalistes étrangers qui profitent des mêmes réseaux que lui - un peu comme ce Ben Laden, qui n'a pas voulu jouer le jeu jusqu'au bout, ou plutôt qui l'a joué si bien qu'il a fini par défier ses anciens commanditaires - et pour qui l'argent n'a ni odeur, ni couleur, plutôt que de devoir rencontrer des gouvernements exprimant l'intérêt général du peuple souverain. Toute l'histoire de l'ingérence américaine nous rappelle ce principe de l'Empire libéral : toute souveraineté nationale, en tant qu'elle remet en cause la souveraineté des Etats-Unis, est potentiellement nuisible…

Non, la régression, la ringardise n'est pas du côté de ceux qui réclament la loi, égale pour tous, riches ou pauvres, gouvernants ou gouvernés (n'oublions pas que le nomos des grecs désigne avant tout le partage, la répartition), contre l'hégémonie injuste du contrat, fût-ce entre partenaires sociaux ! Non, l'archaïsme n'est pas de ceux qui préfèrent la liberté et l'égalité politiques à l'étroite liberté de consommer, ceux qui souhaitent un peu d'ordre social parce que le désordre, dont les premières victimes sont les plus démunis, profite avant tout aux possédants !

L'archaïsme, c'est ce qui a permis la modification de la définition juridique de l'Etat en 1987, le privant de la référence à l'intérêt général pour le réduire à ses prérogatives ! En clair, notre Etat est juridiquement libéral depuis 1987 : abdication institutionnelle de la République dans ce qu'elle avait de plus profond, au profit de la libre concurrence généralisée…

Où donc est le colonialisme? Dans l'appel sincère aux coopérations internationales - et non pas transnationales - renforcées, en particulier vers les pays de l'Est et du Sud et le souhait d'une mondialisation multilatérale des échanges culturels entre civilisations, respectueuses les unes des autres ? Ou bien dans le piteux repli des volontés nationales sur les fonctions régaliennes de l'Etat (est-il besoin d'énumérer les misères que masque l'Etat pénal américain ?) au profit d'espaces commerciaux homogénéisés, flattant sottement une respectable mais très illusoire citoyenneté mondiale ?

Où est l'archaïsme? Vraiment, je veux qu'on me le dise. Dans les droits et les devoirs des peuples, dans le désir, parfois candide, j'en conviens, de cette République portée à travers les siècles par les âmes délicates de la civilisation française, ou bien dans l'ouverture toujours plus grande des économies aux marchés financiers, affamés de nouvelles occasions de s'engraisser (en dégraissant corrélativement ses ouailles)?

Voulons-nous être ces sujets (consommant, opinant, télévisant…) d'une mondialisation féodale des intérêts privés, de la compétition effrénée, comme en d'autres temps les sujets du roi acclamaient leurs suzerains ? Ou bien des citoyens, éduqués, engagés, contre tout fatalisme, apolitique dans son essence, afin de nous réapproprier ensemble notre avenir, prendre encore une fois, à bras le corps, notre destin collectif ?

Quant à l'Ecole, que préférer ? Un système où chacun fait "ce qu'il veut" - étudier l'histoire, la philosophie, ou non, étudier les sciences, la musique, ou non, les doctrines scientologues, vivendistes, ou non (car ce sont eux, entre autres, qui piétinent à nos portes depuis quelques temps et qui n'attendent qu'un signe pour conquérir les juteux marchés de l'éducation) -, selon ses aspirations les moins délibérées ? Ou une ferme détermination à redresser la barre du pavillon français pour envisager enfin une Ecole républicaine, suffisamment riche en personnel (qualité et quantité), qui ressemblera de moins en moins à l'antichambre pour l'entreprise qu'elle est devenue en moins d'un siècle alors même qu'elle se popularisait ? Sans doute avons-nous raté le coche, sans doute n'avons-nous pas été à la hauteur de cette élargissement souhaitable de l'Ecole ces dernières années. Mais ce n'est vraiment pas une raison pour se défausser maintenant de nos responsabilités et la livrer toute crue aux gorets de la finance!

 

Voici dix ans à peine que je me suis engagé, grâce à toi, sur le long chemin de la culture politique, et aujourd'hui, je suis déterminé à engager la lutte pour faire advenir un pouvoir résolument anti-libéral. Car c'est bien de pouvoir qu'il s'agit, de "Puissance Publique" : nous ne pouvons pas nous contenter d'un simple contre-pouvoir, dont l'existence de l'adversaire libéral constitue le fonds de commerce comme la maladie pour le médecin… Que nous sert-il de poser des pansements sur des jambes de bois?

Nous ne pourrons accomplir ce profond changement de direction que si nous nous impliquons dans ce combat : au mieux, en cherchant à peser de tout notre poids dans le débat, y compris, et surtout, une fois une autre politique au pouvoir, et à tous le moins, par l'acte de base du civisme, l'acte électoral. En faveur d'un homme qui pourra tenir le gouvernail de notre pays face à toutes ses dérives plus ou moins mafieuses dont s'accommodent parfaitement tous les gourous de la finance.

 

En te remerciant de ton attention,

Salutations citoyennes et républicaines,

 

     Mathieu Lavarenne