Ici_on_s'honore_du_titre_de_citoyen_1799

Le choix du politique et de la France

 

Voici qui serait bien fâcheux : selon une opinion quelque peu facile (il suffit de suivre la pente), la France serait devenue, à l’ère de la mondialisation « néolibérale », un petit pays, voué en définitive à se fondre – et avec elle ses « particularismes » sociaux, culturels, diplomatiques – dans un ensemble plus vaste où le Marché tend à remplacer la figure du Politique.

Elle serait déchue au simple rang de doryphore (littéralement le « porteur-de-lance », tels Vénus ou Mercure pour le Soleil) de la puissance américaine. Ainsi a-t-on pu entendre parler, dans la bouche même de notre ministre des Affaires étrangères, de « disponibilité » française à l’égard des USA : nous n’attendrions plus que les consignes venue d’En-Haut, du Tout-Puissant Bush, que l’on va bientôt confondre avec un homme d’Eglise, s’il continue de se référer incessamment à la figure divine dans chacun de ses prêches médiatiques. Ce serait comique si cela ne mettait inutilement de l’huile sur le feu et des crampes dans les zygomatiques.

N’en doutons pas, ce n’est pas la petite voix fluette d’un Chirac-Fleur-Bleue (ou plutôt Tournesol : qui suit sans répit le mouvement du soleil de l’opinion, ce que d’aucuns appellent la « sondagite ») qui pourra faire entendre avec distinction le message français.

Car l’Histoire de France, et surtout l’histoire des idéaux et des principes, qui ont mûri et qui ont fait durement l’épreuve des réalités, et vers lesquels nous devons nous tourner sauf à redevenir de simples sujets, peut et doit encore servir.

Dans chaque combat, les plus redoutables parmi les adversaires sont ceux qui proviennent de l’intérieur. Ceux qui n’y croient pas, ceux qui n’y croient plus. Chaque fois qu’il s’agit de lutter, de résister avec un grand R, chaque fois qu’il s’agit de faire entendre la voix du Politique, cette volonté de maîtriser tant bien que mal le cours de l’Histoire, contre le fatalisme, le désespoir et l’abandon (du monde et de soi), chacun se cache derrière l’inactivité et la mollesse des autres. Dans chaque période de crise, la position du stoïcien, insensible (par dépit) à ce qui se passe dans la vallée des Larmes, ou de l’épicurien hagard, confiné dans sa barque douillettement aménagée au milieu des flots tumultueux du monde, cherchent à n’en rien savoir de peur de perturber leur « ataraxie » (la paix de leur âme, l’absence de trouble), et ne se préoccupent au final que de leur égoïste et vaniteux confort (pardon Zénon, pardon Epicure, mais vos disciples sont parfois de vieilles carnes malades…). L’homme est un animal craintif, et le déplacement en troupeau rassure : « on vient si on n’est pas seul » ! Mais pour construire du collectif il faut paradoxalement surmonter la crainte de s’exposer seul.

Combien serait insipide notre Histoire si la crainte de se retrouver sous les feux de la rampe, la crainte de n’être pas à la hauteur, la crainte de s’engager dans le vif de la vie, avait régné en maître sur les hommes et les peuples ! Faut-il toujours attendre que la Nécessité nous presse pour prendre notre Destin en main ?

La France n’était-elle pas seule contre tous lors de la Grande Révolution de 1789, seule face à l’Europe monarchiste et ecclésiastique ?

Serons-nous dignes de nos ancêtres qui ont refusé la sujétion pour réclamer aux yeux ébaubis du monde entier la citoyenneté ?

Qu’est-ce que la citoyenneté ? C’est le droit (voire le devoir) d’agir, de s’impliquer dans les affaires publiques et politiques jusque-là réservées au petit monde oligarchique (au mieux aristocratique) entourant le roi. Que devient la citoyenneté quand ce droit demeure mais que l’individu ne s’investit plus, ne s’expose plus ?

Toute l’Histoire de notre pays a eu ses répercussions dans le monde entier : pensons aux imitations du Front Populaire en Amérique latine, et plus récemment le retentissement de l’association Attac qui a essaimé sur toute la planète en moins de trois ans (déjà 70 pays représentés lors des premières rencontres internationales en 1999, moins d’un an après la création de l’association), pensons à tous ces révolutionnaires qui depuis des décennies entonnent la Marseillaise d’un bout à l’autre de la planète. Pensons… Cherchons… Ne restons pas le nez dans l’œuf mayonnaise.

Allons-nous accepter de disparaître, ou tout au moins de nous effacer, derrière d’autres façades, certes rutilantes, et conséquemment, laisserons-nous dépérir le modèle politique qui a porté et apporté la France ?

Toutes les fois que l’Histoire se fait pressante et que se présente à l’horizon de l’à-venir la silhouette du changement et de la grandeur (avec ce qu’elle implique de responsabilité), le chœur gémissant des pusillanimes redouble d’ampleur et menace d’envahir la place publique, au point de recouvrir de ses jérémiades l’appel du Politique.

Il faut une certaine dose de courage pour oser se dresser avec une pardonnable pointe d’orgueil (que certains qualifient à tort d’arrogance), et non point de vanité, face au vent du fatalisme, que soufflent les petits observateurs de cette mondialisation considérée comme un phénomène naturel, dont les experts agréés prétendent pouvoir décrire les lois si ce n’est écrire la Table de ses lois : le Marché tu n’entraveras pas ; l’Argent tu vénéreras ; au travail, le Capital tu préféreras…)

Mais l’Histoire n’est pas la Nature et la politique, ce n’est pas une science. La globalisation (le fait de toucher tous les domaines de l’existence à tous les points de la planète) du libéralisme économique et financier n’est que le fruits d’efforts répétés, de décisions politiques. Elle est un choix. Elle peut être modifiée ou modulée. Encore faut-il y croire. Il n’y a pas de politique sans Foi ni Désir (au sens platonicien du terme : la volonté de s’élever, de gravir des montagnes, pas de descendre dans la cave de nos pulsions).

Nous ne voudrions plus entendre dire que la France est faible et vouée à l’effacement, car ce n’est là que l’aveu de notre propre abandon, de notre foncière lâcheté.

L’Etat-Nation-République n’a pas dit son dernier mot. Il n’en est qu’à ses débuts. Nous devons vouloir en porter le flambeau. Et nous pourrons alors voir combien nous serons nombreux à accepter de suivre cette voie difficile et pleine de dangers, mais si enthousiasmante.

La dynamique, le début de la dynamique, c’est déjà le partage et la parole.

Parlons, débattons, retrouvons-nous !