Le fatalisme ne vaincra pas !

Méditations sur le retrait du politique.

 

En ce temps où le dépit pointe son nez par la porte des mieux lotis (sans parler des sinistrés de Toulouse qui n’ont toujours pas de fenêtres), il est de bon ton de se signer de la croix du désespoir et, tout au plus, d’attendre une vie meilleure dans un futur fantasmatique voire dans un au-delà du monde. Combien de cyniques, combien de désabusés sont sortis des flancs de la bête ultralibérale ?! Et combien de temps encore nous faudra-t-il attendre un profond changement dans ces façons de penser et d’aborder la réalité ?

FatalismeTout d’abord, il nous faut reprendre confiance en nous, en notre puissance politique. Jamais l’Histoire ne s’est écrite toute seule. Elle est le fruit des efforts des hommes pour un monde meilleur. Alors oui, l’utopie est nécessaire. Mais ce sont à vrai dire des principes qui doivent remplir ce rôle. U-topie, en grec, cela désigne ce qui n’a pas de lieu, ce qui n’existe pas dans les faits mais seulement dans les âmes. Un principe n’existe jamais tel quel, mais il est ce à la mesure de quoi nous pouvons évaluer la réalité, notamment les institutions qui nous cadrent, il est cette lumière au-dessus de nous (et paradoxalement en nous) qui nous guide sur les chemins obscurs de l’avenir. L’utopie républicaine n’est donc pas un futur qui devrait advenir dans le monde sublunaire, illusion lourde de danger. Les principes demeurent au-dessus de l’histoire, comme des idées régulatrices et évaluatrices de l’action. Il serait ainsi vain de geindre mélancoliquement devant une réalité faisant mentir le triptyque républicain. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.

L’Histoire, ça n’est pas la Nature, elle n’a pas de lois immuables, elle n’est pas comme la graine qui se développerait naturellement et s’épanouirait en une somptueuse fleur.

Selon les dogmes libéraux, dont l’utopie est depuis des siècles la réconciliation de la société avec la nature (le laisser-faire), l’Etat est le mauvais terreau ou la lourde pierre qui empêche la graine de grandir correctement. Et comme la nature est toujours plus forte, la fleur parvient à ses fins, mais tordue, imparfaite dans sa forme et dans sa beauté. La société (civile, dit-on, en oubliant ce qu’il faut pour être citoyen, à savoir des institutions politiques garantes des droits et devoirs de chacun, quelles que soient ses origines et sa position  sociale actuelle : mais lesdits libéraux n’en ont cure, puisque leur conception de la citoyenneté se limite à la faculté consommante de l’âme humaine ! Et voilà pourquoi Jospin, l’homme de cette gauche-sparadrap résignée à gérer les effets du libéralisme sauvage par quelques saupoudrages sociaux de-ci de-là, n’a rien trouvé de mieux que d’appeler au patriotisme ‘économique’ après les attentats du 11 septembre), la société civile donc, serait opprimé par les institutions, en particulier par cet Etat contraignant qui bride les dispositions de la nature. L’Etat serait, selon les libéraux, ce qui reste des anciennes monarchies, toutes jetées sans distinguo dans le sac obscur de la tyrannie, où l’intérêt d’un seul asservit le peuple. Et il faudrait ainsi réduire au minimum son rôle, en lui laissant quelques fonctions, certaines appelées paradoxalement régaliennes (de rex, regis, le roi en latin), d’autres purement marginales : par exemple, Tony Blair, majestueux représentant de cette fausse gauche sociale-libérale, considère que le rôle de l’Etat est de « créer le cadre compétitif à l’intérieur duquel les entreprises peuvent se faire concurrence »). Tout irait alors pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles où chacun serait à sa place conformément à sa nature, où les pauvres seraient pauvres et les riches riches – parce qu’ils le méritent.

Or ce qui nous distingue des animaux, et en particulier des sociétés civiles animales, c’est la politique, c’est-à-dire avant tout l’invention de la place publique, au temps des anciens grecs, ce milieu qui n’appartient à personne, et sur lequel chacun peut faire entendre sa voix. La politique, c’est aussi le passage à la conscience, et par la raison, de tout l’inconscient libidinal au sens le plus large (désirs, souhaits, sentiments, amours, haines…). Mais comme tout passage, ce qui passe se transforme dans sa nature : la politique, c’est la sublimation de notre origine animale, en tant qu’elle se veut capable de sortir des conditions particulières et contingentes de l’existence pour aspirer à l’Universel. C’est le fondement même de la Culture et du processus de civilisation.

Ce qui compte avec l’Universel, le katholou (kata holou en grec : « selon le tout »), c’est l’aspiration. C’est le désir proprement philosophique de considérer le monde non plus sous le seul et simple angle de son intérêt personnel, sous le seul éclairage de son appétit individuel et égoïste, mais de rechercher activement un point de vue décentré, un point de vue d’intérêt public. L’aspiration à l’universel est le commencement de la politique. Combien de siècle a-t-il fallu pour élaborer cette valeur ! Et combien sont pourtant toujours fragiles les institutions qui tentent de réaliser cet idéal, si l’ensemble des citoyens (le citoyen, c’est l’homme universalisant, c’est l’homme libéré, dans la mesure du possible, de ses passions-pulsions spontanées qui lui ferment son champ de vision) ne se mobilise pas incessamment  (= se mouvoir dans les actes et dans les idées).

Et l’ultralibéralisme ambiant, trop conscient de la difficulté de la politique, se résigne, et ses représentants avec, tout en se drapant des ors de l’idéal (l’idéologie de la fin de l’histoire, l’idéologie de la réconciliation avec la nature…). Comme si tout ce qui avait ému les grands et moins grands hommes depuis la Révolution française n’était plus qu’une parenthèse de l’Histoire à refermer (voir l’assaut contre-révolutionnaire moderne, avec par exemple le film de Rohmer, L’Anglaise et le Duc). Comme si la « libération » des forces de la nature sociale n’était pas le retour de la loi de la jungle, ou plutôt l’absence de loi caractéristique de la jungle, c’est-à-dire le règne du plus fort, du plus gros, du plus riche, du plus puissant, du mieux armé, du plus malin, donc du cercle vicieux de la vendetta.

La politique, ce devrait donc être la guerre sublimée, l’état de nature redressé et cadré, au moyen du débat public. C’est pourquoi il faut lutter contre la tendance baissière des médias qui tendent à détrôner la raison au profit de l’émotion. Cette dernière est la pente naturelle du psychisme humain. Inversement, la raison est une exigence « artificielle », difficilement tenable sur le long terme sans institutions, sans obligations, sans verrous anthropologiques, sans tabous. Or depuis le coup d’état idéologique des années 60, dont une des expressions est mai 68 (qui ne peut d’ailleurs se réduire à l’interprétation manichéenne du tout bien ou du tout mal), nous sommes conditionnés à « nous livrer », « nous lâcher », « nous éclater », « en direct-live ». Tout le contraire, de cette ascèse (pas seulement) intellectuelle qui nous oblige à renoncer parfois, à nous contrôler, à nous contraindre, à manifester de la retenue, à prendre du recul, à différer…

Il y en a assez de ces mous de la cervelle (que nenni, pas si mous ! ils ont bien compris où était leur intérêt corporatif, la Nature n’est en aucun cas opposé à l’Intelligence et à la Ruse, bien au contraire ! C’est d’ailleurs la Ruse du faible contre le fort qui engendra la première sagesse, la première habileté non-naturelle…) qui nous endorment avec leurs propos lénifiants sur la naturalité de la dite ‘mondialisation’. Valise fourre-tout d’ailleurs que ce terme de mondialisation : laquelle ? de quoi ? comment ? depuis quand ? Tant de questions vite éludées par ceux que l’état du monde arrange bien : Alain Minc et sa loi de gravitation sociale, Ernest-Antoine Seillère et son phénomène climatique, auquel Claude Allègre acquiesce sans hésitation. Comme si ladite mondialisation n’était pas l’expression de choix humains, de décisions politiques.

La politique fataliste est précisément l’abandon du politique. Et nos ancêtres peuvent pleurer devant le si grand mépris de leurs œuvres et regretter d’avoir quitté la carrière dans laquelle leurs successeurs sont entrés la queue entre les jambes (« nous entrerons dans la carriè-èreux, quand nos aînés n’y seront plus »).

 

Voilà pourquoi tous les ultralibéraux du monde ne se plaindront pas outre mesure de l’abstentionnisme, convaincu qu’ils sont que le temps du suffrage universel parvient au bout de son rouleau, à l’heure des sondages, de la ‘liberté’ des médias et du pouvoir des consommateurs (?!) : 70% d’abstentions ? « Tant qu’ils ne votent pas ils ne font pas de bêtises ; nous saurons nous occuper d’eux… et de nous »).

C’est une conception au rabais de la démocratie que nous offrent les ultralibéraux. La démocratie libérale du toujours moins d’Etat se fiche pas mal d’un certain nombre de principes républicains : la laïcité (on le voit avec l’absence de scrupules que manifestent les Américains, eux-mêmes bien loin d’une conception laïque de la politique, de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, à soutenir les régimes les plus fondamentalistes et régressifs qui soient), l’exception culturelle (on l’a vu il y a quelques jours avec Jean-Marie Messier, soutenu par Madelin, annonçant depuis les Etats-Unis la mort de « l’exception culturelle franco-française » !), l’éducation publique (les industrieux attendent la bave aux lèvres toute ébauche de libéralisation de ce secteur ‘protégé’), l’égalité politique (avec les principes réactionnaires « un dollar, une voix » ; « préférer le contrat à la loi ; la régionalisation excessive qui nous entraîne vers la création de nouveaux duchés qui proclameront chacun leurs règles… et la dissolution du Peuple).

Avec ces excès dogmatiques du libéralisme économique, c’est donc le politique que nous perdons. C’est l’agora, qui devient de plus en plus espace privé, donc lieu d’expression d’intérêts privés uniquement.

Mais rappelons-nous de la fameuse et profonde, en dépit de ce qu’il paraît, définition de l’homme par Aristote. Qu’est-ce donc qui fait notre différence spécifique d’avec les autres animaux ? Est-ce une distinction morphologique ? Le fait que nous soyons des bipèdes sans plume suffit-il à nous caractériser ? L’homme est un animal politique.

Voilà ce qu’il nous faut réentendre du plus profond des âges : les hommes politiques, ce ne sont pas nos seuls politiciens. Si nous voulons être conforme à ce que doit être l’homme et n’être pas un simple animal programmé par ses origines, il nous faut nous revendiquer tous comme hommes politiques (ou femmes bien évidemment, mais le sens générique est assez clair pour le conserver dans la suite du texte). Et ce que nous voulons, ce sont des hommes d’Etat dignes de ce nom : c’est-à-dire des représentants des intérêts supérieurs de la Nation comme communauté politique. N’oublions pas qu’un député n’est jamais député de sa circonscription, mais toujours député de la nation toute entière : quelle belle leçon d’universalisme politique héritée de nos Anciens ! Nous voulons des hommes d’Etat qui non seulement rendent comptent de leurs actes sur la place publique, mais qui surtout détiennent le pouvoir de faire ce que l’on attend d’eux ! Nous votons depuis quelques années pour des impuissants (volontaires ou non, conscients ou non) ! Déjà Mitterrand, puis Chirac, Jospin, Allègre, etc., tous ont fini par avouer qu’ils ne pouvaient rien face au pouvoir du capital, des marchés financiers (ex. : Jospin à propos du plan ‘social’(!) de Michelin ; voir J. Gray, théoricien du blairisme : « Les gouvernements sociaux-démocrates ne peuvent plus employer les méthodes traditionnelles de stimulation de la demande et du recours à l’Etat parce que les marchés financiers ne le permettraient pas » !). Nous voterions pour des gens qui n’ont pas de pouvoir là où c’est le plus nécessaire ? Est-ce cela la démocratie moderne ? La question cruciale aujourd’hui est bien celle du pouvoir et du lieu de son exercice. C’est la question de la souveraineté.

Il ne suffit pas d’être un contre-pouvoir face à un pouvoir diffus, à un pouvoir libéral qui se défausse de ses responsabilités publiques. Nous avons besoin de contre-pouvoirs démocratiques face à un réel pouvoir représentant le peuple. Et on voudrait aujourd’hui nous faire croire que le syndicalisme, le corporatisme, le lobbying, bref le libre jeu des intérêts particuliers, est l’avenir du monde ! Et c’est cela que nous appelons ‘modernité’ ? Surveillons nos mots ! Aucun mot n’est jamais innocent. Nommer, c’est toujours transformer le monde.

Evidemment, il faut renouveler le syndicalisme, les corporations, les règles du jeu de la société civile, mais cela ne pourra, du moins sans graves dommages civiques et sociaux, se faire au détriment d’une revalorisation de la Puissance Publique, de l’Etat comme cadre pérennisant de la souveraineté populaire.

Aujourd’hui, les forces les plus rétrogrades de notre société (les nouveaux clercs, les nouveaux féodaux, les nouveaux seigneurs, les chefs de réseaux, mafieux ou non) tendent à nous faire croire que la seule souveraineté qui vaille est la souveraineté du désir, du plaisir, de la dépense illimitée et la consommation effrénée… Comme si le désir était la mesure de l’homme, sans question sur le choix de l’objet du désir !

La charge est profonde, tous nos mots sont en danger : on nous parle ainsi de ‘démocratisation’ de la piscine individuelle, pour nous parler de sa popularisation ou de sa massification, comme si la démocratie pouvait se réduire au pouvoir d’achat ! On confond le peuple et la foule. La puissance et l’agitation. République et Démocratie. Si nous avons perdu en grande partie la retenue, il nous manque aussi de l’esprit de distinction.

 

Relisons Aristote : le philosophe grec distinguait trois types de régimes politiques. La monarchie, l’aristocratie, et la démocratie. A chacun de ces types de régimes, distingués par le nombre de détenteurs du pouvoir, il faisait correspondre le modèle corrompu du même régime. A la monarchie, la tyrannie. A l’aristocratie, l’oligarchie. A la démocratie, l’ochlocratie (ochlos, en grec ancien : la foule). Différence entre ces deux modalités de chacun des trois régimes ? L’un est orienté vers le bien commun, l’autre vers un bien particulier, celui de l’homme ou de la caste au pouvoir, et, dans le cas de l’ochlocratie, le pouvoir démesuré de l’opinion, des désirs les plus irrationnels, de la crainte, de l’avidité. Autrement dit : dans un cas, un régime s’appuyant sur la raison, sur le logos ou le noûs ; dans l’autre cas, un régime appuyé sur les désirs de gloire, de richesse et de plaisirs personnels. Sachons choisir. Mais d’abord sachons réfléchir, analyser et comprendre.

Ce que nous devons retenir de cette typologie, c’est que le mot de démocratie ne doit pas nous étourdir. Une démocratie n’est pas respectable du seul fait de son fonctionnement démocratique. Il faut plus à cela : la raison, l’intérêt du bien commun, l’amour de l’excellence et des sages, voire la méthode sceptique. Il semble bien que ces caractéristiques appartiennent bien à ce que l’on nomme République, comme régime de principes, comme ‘contrainte épistémologique’, comme horizon régulateur pour les hommes en activité. La République est par essence théorique. Mais elle est théorique en vue de la pratique, et n’est jamais la théorie de la pratique. Comme principe, elle est la mesure de toutes choses. Elle doit l’être.

Mais elle ne doit pas être « la Vérité », comme pourraient le croire nos âmes mâtinées de tous les dogmatismes qui rassurent contre le doute et la peur du vide. Il ne doit pas y avoir de dogme démocratique. La République est du côté de la Raison.

Bien entendu, le meilleur régime qui soit (idéalement) est la République démocratique. Sans doute est-il aussi le plus difficile à réaliser et le plus difficile à conserver.

 

L’homme Machiavel, par exemple, était un républicain non-démocrate : la politique était pour lui l’art de gouverner, un art royal ou princier. Non-démocrate non par principe, mais tout simplement parce que la Florence de son temps ne l’était pas, et une démocratie ne surgit jamais du néant (et pas plus la Révolution Française : elle n’aurait jamais été sans la tradition monarchique française, quand bien même, à la différence de cette dernière, elle transforme le sujet en citoyen). Mais républicain, car son action était toute entière tournée vers le peuple et pour le peuple. Vers le Prince et le peuple. Par-delà les riches féodaux, ces assoiffés de puissance. Voilà sans doute le premier (grand) pas vers une possible démocratie.

 

Car il ne suffit pas de décréter la démocratie pour qu’elle soit. Il faut la construire, collectivement. C’est toute la difficulté de la tâche. Mais aussi toute sa grandeur.