L’œil de l’âme

 

Œuvre des yeux, œuvre du regard, pour l’amour des formes et des couleurs, par goût des choses.

 

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« Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images », disait Cocteau, dans Le sang d’un poète. Or, comme tout individu, comme tout humain, je suis un miroir, une machine à reflets, une mimèsis du monde alentour (c’est-à-dire une imitation-reproduction ou plutôt un imitateur-reproducteur, en traduisant le sens dynamique de ce terme grec qui traverse notre histoire). C’est pourquoi je vais essayer de réfléchir un peu avant de vous abandonner avec quelques-unes de ces images, « mes » images (« miennes » parce que je les ai « faites », assisté certes par un appareillage plus ou moins sophistiqué, mais aussi par ce qu’elles peuvent « renvoyer » de moi).

 

Photo ML 36Je puis dire que la photographie n’est pas chez moi une activité constante. Quel but prétends-je donc rechercher dans cette pratique du dimanche ? J’avoue m’interroger souvent et avoir régulièrement des doutes sur sa nécessité. Et pourtant, elle me prend, comme la fièvre, par crises récurrentes, par accès d’enthousiasme, avant que, toujours, la mania finisse par retomber subitement, tel un soufflé se dégonflant lorsque la température change. Est-ce là le coupable de cette inconstance démasqué : le climat ? A moins que ce ne soit l’influence de l’astre sélène ? Trêve de légèreté, revenons à nos réflections… Les raisons de cette activité sont plus déterminables et rationnelles.

 

Ces copies non-conformes de la réalité sont le résultat d’une combinaison inextricable de trois facteurs au moins.

Photo ML 45Tout d’abord, elles n’auraient pour moi aucun sens si elles ne s’étaient pas inscrites dans une réflexion vitale sur le langage (réflexion incarnée, et non superficielle comme le serait un travail sur commande, réalisé parce qu’il le faut ; eh non, c’est un profond ressort personnel qui s’y découvre), et plus généralement sur le rapport entre le monde des mots et le monde des choses, entre l’intelligible et le sensible, entre la pensée et son objet, entre l’esprit et la matière. Sûrement est-ce une formation philosophique (et tout particulièrement celle des vieux Grecs, de maître Descartes, du bougon Schopenhauer, de Nietzsche le funambule et de quelques autres encore) qui m’a poussé dans cette voie ou plutôt sur ce carrefour, où tout le monde passe un jour qui prend la culture au mot.

 

Photo ML 44Mais c’est aussi la poésie qui m’inspira lorsque je pris pour la première fois l’objectif entre mes mains inexpérimentées. Je dis inexpérimenté, car, à dire vrai, même aujourd’hui je me sens un peu comme un vulgaire imposteur en photographie, sans véritable connaissance ni technique ni théorique. En exagérant un peu, c’est à peine si je comprends le fonctionnement de ces engins à photographier et je n’en ai jamais connu qu’un seul, héritage paternel, duquel d’ailleurs je tiens le troisième facteur constitutif de cette activité : un procédé photographique déjà bâtard, hétérodoxe – pour réaliser ces agrandissements baignés de flou –, à nouveau détourné pour un résultat encore plus abstrait (en s’inspirant parfois de la peinture pour construire des images).

 

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Avant tout, un principe : il ne sera pas la peine de demander un titre pour ces photographies, comme il est parfois d’usage. Un mot guiderait le regard d’une façon par trop exclusive. Un nom imposé, c’est une œillère, qui brise l’imagination au lieu de l’exciter.

 

 

Photo ML 29Je ne cherche pas à susciter le plaisir de la reconnaissance, qui donne l’illusion d’être maître de l’image, l’impression de saisir ce dont il s’agit (« ah oui, c’est un pistil ! C’est amusant ! »). Mais puisqu’il est difficile de se contenter du pur mutisme, du silence de la contemplation mystique qui renonce au langage (« plus il y a de paroles, plus il y a de vanités », dit l’Ecclésiaste), je n’ai pas d’autre choix que de m’étendre plus longuement et d’écrire ces quelques pages dont on me pardonnera le désordre et parfois le caractère trop allusif, voire peut-être un peu confus.

 

Photo ML 23J’ai toujours été en lutte contre le dictionnaire considéré comme horizon ultime du langage, contre toute rigidité, toute réduction conceptuelle abusive. Une maxime directrice : ne jamais oublier que les mots sont frivoles, ils sont anguilles en bouche. A la fois enfants de nos langues, mais aussi et surtout nos maîtres à penser. On ne peut s’en passer, ils font partie intégrante de notre condition, et pourtant ce ne sont que des outils, bien différents des choses que l’on souhaite vocaliser ou communiquer. Car la langue s’écoute, et non seulement s’entend. Il convient donc de lui (re)donner le jeu et la souplesse qu’elle peut parfois perdre dans ses usages idéologiques ou superficiels. Or l’art pictural est lui-même une sorte de langage qui cherche à dire ce que la seule langue ne suffit pas toujours à exprimer, sans pour autant pouvoir s’en passer.

 

Photo ML 7De même que la parole s’éduque, le regard lui aussi doit gravir des montagnes pour en revenir transformé, sublimé. Les mots ont des choses à nous raconter si l’on prend le temps et la peine de se mettre à leur écoute : de leur histoire, de leur contexte, de leurs liaisons, de leurs jeux entre eux... Les choses ont des mots à nous donner si l’on prend le temps et la peine d’y plonger notre regard, de les méditer, de les ruminer. Quand bien même nous avons besoin de ces mots pour penser, le travail de l’intelligence doit être une lutte permanente contre l’hypostase, contre la substantification, contre la « majusculation » : Ame, Esprit, Energie, Individu, Personnalité, Dieu, le Bien, le Mal… transformées en entités réelles.

 

 

Photo ML 15De même que la poésie des mots est nécessaire à la prose pour la faire respirer, pour lui donner du souffle, la poésie des images est nécessaire au regard s’il ne veut pas demeurer vide (ou plein de vide). La photographie arrête nos yeux, elle les somme de stopper la course folle dans laquelle les entraîne la logique, infernale à bien des égards, du monde audiovisuel (n’est-ce pas aujourd’hui la banalité de l’image qui est devenue sacrée ? Seul l’art semble avoir la puissance de créer l’icône poétique, – et non métaphysique –, qui arrête le défilement et invite au recueillement de la pensée). L’art, c’est de l’entre « mots et choses ». Et l’artiste donc, un modeste entremetteur.

 

Photo ML 37C’est en quelque sorte en vue de la philosophie que je tente de poétiser le monde, l’homme et les mots. Philosophie et poésie (au sens grec, le plus large qui soit : la fabrication humaine) ont toujours eu partie liée. Lorsque la philosophie perd la poésie, elle devient métaphysique.

La métaphysique naît en effet de l’exégèse de textes devenus sacrés, de la glaciation des mots : ce sont les textes qui se referment sur eux-mêmes et qui finissent par pourrir et puer, lorsque les mots remplacent les idoles interdites ; et c’est aussi, conséquemment, le gel du regard et, pour tout dire, des sens en général. La poésie, c’est au contraire le souffle de la philosophie et la respiration du monde : en ce sens, elle est l’âme du monde.

 

Photo ML 40Il y a une alchimie poétique, qu’elle soit littéraire ou plus largement graphique (du verbe grec graphein qui signifie à la fois écrire et peindre), qui consiste en la transformation de la peine en joie, du laid en beau, de la douleur en plaisir, mais plus généralement encore de l’insignifiant en signifiant, de l’indifférent en distingué.

Le beau ne fait pas que se découvrir dans la nature, il s’invente, il se pose comme valeur, produite par l’esprit humain. Il est lui aussi de l’entre-deux (entre sensible et intelligible).

 

Photo ML 38L’objectif de cette « poésie photographique », c’est une subversion du regard, ou à tout le moins une conversion. Apprendre à regarder ce qu’on ne fait que voir en passant. L’homme « postmoderne », homme pressé par le temps, poussé par ce qu’il croit pouvoir appeler la vie, et qui file à toute vitesse sur l’autoroute de l’utilitaire, semble en effet se caractériser par le passage, par l’éphémère sans avenir. Il est pour ainsi dire sans conséquence, et en ce sens irresponsable. Sans art, sans l’arrêt de l’art, l’homme passe, repasse et trépasse. L’esprit artistique (une tournure d’esprit) est au contraire une condition nécessaire, mais non suffisante, pour que l’homme se surpasse.

 

Photo ML 33Il ne suffit pas de se déplacer, il faut aussi se dépasser. L’axe horizontal de l’existence humaine est bien pauvre sans un axe vertical. Le dépassement, c’est le recul, la critique, l’étonnement, l’arrêt salvateur, le réflexif, mais aussi la transcendance (au-delà de son sens religieux, presque laïque), en un mot : la raison. Voilà l’idéal des Lumières convoqué pour juger l’ère dite postmoderne et/ou néolibérale.

C’est en ce sens que ces photos ne se veulent pas matérialistes (valorisation exclusive de leur seule matérialité - couleurs, formes, structure…), mais souhaitent s’exprimer dans un registre plus spirituel, ce qui ne peut à vrai dire se faire sans mots. D’où cet écrit.

 

Photo ML 34La photographie en tant qu’art est donc un apprentissage du regard, animé par une volonté de devenir maître de l’œil, de ne pas subir les images. L’art photographique (à la différence de la photo-souvenir qui est faite pour garder les choses au plus près de soi, pour mémoriser, s’assimiler le monde, et en quelque sorte se l’approprier) est désintéressé et inutile. Etre plutôt qu’avoir. Ou être avant d’avoir. Voilà sa plus grande utilité, puisqu’il permet à l’homme de sortir de soi, de sortir du monde comme représentation (pour reprendre la formule chère à Schopenhauer).

 

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Ces photos sont donc les arrêts d’un regard absorbé et, dans la mesure du possible, objectivé, sur des petits bouts de monde tels qu’on ne les voit pas habituellement. Evidemment il y a du subterfuge, évidemment il y a de la technique ou plutôt de la technologie qui s’interpose et modifie le trajet des particules ou rayons de lumière… mais elle tend à s’effacer le plus possible. Eliminées les photographies où la technique est trop manifeste.

 

Photo ML 13Regarder, ce n’est pas une passion de l’âme au sens de la passivité. C’est plutôt la transformation de la vision passive en action de l’esprit. Regarder, c’est donc toujours un peu une mise en scène. Mais c’est aussi donner toute sa puissance à la chose regardée, la faire advenir comme objet actif. C’est donc une interaction, une interactivité entre un sujet et un objet. L’homme qui regarde n’a pas la trajectoire rectiligne du passant, il se donne au contraire un mouvement circulaire (le mouvement parfait selon les grecs, fini et infini à la fois, le mouvement divin des astres, mais aussi de l’âme selon Platon, qui désignait par là la réflexivité propre à la conscience humaine) : il tourne autour des choses afin de les pénétrer de tous côtés et, à la fois, les laisser agir en soi, ce qui ne va pas sans un temps prolongé, sans une infusion. Le passant est impatient. Le regardant ne l’est pas. L’art est toujours un apprentissage de la lenteur, et littéralement, de la circonspection.

 

Photo ML 14Quelle valeur peuvent avoir des images trafiquées du monde ? Serais-je donc un petit marchand d’illusions ? Un pieux menteur ? Un fabricant de vanités ? Un prisonnier dans une caverne ? Un petit poète qu’il faudrait exclure de la Cité ? Me déclarant ouvertement disciple platonicien, il faudrait que je m’explique… Ou plutôt il faudrait expliquer Platon. Cela viendra sûrement plus tard.

 

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Quelques mots toutefois : l’au-delà platonicien, ce n’est pas un autre monde – interprétation erronée et pourtant répandue de la métaphysique ultérieure –, c’est l’idéal, c’est un horizon régulateur, c’est un paradigme qui incite l’homme à se dépasser. En deux mots : c’est une espérance et une puissance. L’art platonicien rejoint en fait l’art poétique tout court. Les poètes exclus symboliquement par Platon sont les poètes relativistes, les poètes nihilistes ou encore les poètes qui donnent du monde une vision archaïque, trop guerrière, trop sanglante, trop matérielle, trop brute du monde (Homère, au hasard). La photographie dépréciée par Platon serait, encore elle, la photo-souvenir, motivée par un désir de montrer ou plutôt de se montrer, l’image utilitaire et intéressée qui n’est au mieux que jolie. Pas celle qui cherche à provoquer le beau. A dire vrai, seul l’artiste authentique qu’était Platon pouvait réussir la prouesse de mettre par écrit le désir de beauté, de grandeur, de vertu, de sagesse...

 

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Quelques mots aussi sur le flou entretenu. Au fond, c’est la découverte même de ce flou qui m’a guidé et mobilisé. J’y ai trouvé un écho à des préoccupations philosophiques. D’un point de vue technique, il s’impose comme une contrainte très forte, qui laisse peu de marge de manœuvre. Ces photos sont donc « faciles » au sens où elles ne demandent pas une grande maîtrise technique. Or c’est justement de là qu’est venu l’enjeu de dépasser cette contrainte et cette facilité par la recherche de la situation, de l’objet et de la position de l’œil, par la volonté de ‘construire’ le flou. Technique bâtarde mise au service d’un idéal.

 

Photo ML 12Baigné de culture grecque (pas au sens ethnique du mot culture, mais, faut-il le souligner, au sens des méthodes de dépassement de soi que les penseurs de la Grèce ancienne ont magistralement développés), Parménide, Héraclite, Zénon, après Platon, m’apprirent à penser. Ils me firent découvrir qu’une caractéristique essentielle du cosmos est la continuité, que l’individu n’existe pas comme chose en soi mais qu’il est seulement une affirmation de l’esprit sur (et contre) le monde, sans qu’il ne parvienne jamais à s’atomiser complètement : plus encore, l’individualité est illusoire lorsqu’elle se pense comme partie radicalement distincte du tout. L’homme est d’essence nodale : autrement dit, je suis un nœud (sic), un entrelacement de fils, une bobine de comportements, d’influences sociales, biologiques, familiales, etc. Le flou cherche à symboliser cette continuité, il présente l’« inter » des choses, la relation constitutive de toutes les choses entre elles, l’absence de limites tranchées entre moi et les autres, entre moi et le monde, entre l’intérieur et l’extérieur. Ce que la philosophie et le Logos cherchent au contraire à distinguer, à clarifier, à ordonner, à classifier – tout aussi légitimement. Si ce n’est nécessairement.

 

Photo ML 18La temporalité est une caractéristique de l’être, alors que notre pensée ne peut justement saisir le monde qu’en en stoppant la marche à un instant t. La pensée est ambivalente par nature : elle est puissance de compréhension (« par l’étendue, l’univers me comprend, par la pensée, je comprends l’univers », disait Pascal), force divine en l’homme, ce « roseau pensant » ; mais, à travers le langage, elle est aussi puissance d’immobilisation, naturellement et nécessairement réductrice. C’est le génie indépassable du vieux Parménide que d’avoir mis à jour tout cela le premier. L’être parménidien n’a rien de l’Etre suprême des métaphysiques néoplatoniciennes ou chrétiennes. Il n’est pas ce que l’on a fait de lui rétrospectivement. Il est le tout du monde, un, indivisible, mais nuancé et varié.

 

Photo ML 10« Panta rhei, tout s’écoule », disait Héraclite, mettant en exergue la fluidité du monde. Tout comme les paradoxes de Zénon, disciple conséquent de Parménide, démontrent en fait l’indivisibilité du temps et de l’espace réels, à l’inverse du temps et de l’espace intelligibles (qui est une autre réalité, une réalité seconde, peut-être supérieure, qui double la première mais qui n’existe que dans un rapport dialectique avec celle-ci). Notre pensée découpe ce qui est en fait un tout insécable. Elle fait du multiple à partir de l’un. Du discontinu à partir du continu. C’est à la fois sa force mais aussi sa faiblesse, puisque là est l’origine de la métaphysique : dans la séparation outrancière des mots et des choses, du langage et du monde. C’est justement l’entre-deux qu’il faut toucher, en images et en mots.

 

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Une des fonctions des arts contemplatifs doit être de rappeler incessamment que l’être est nuance, qu’il est fluent, qu’il est devenir continu. Il y a certes une différence qualitative entre deux contraires, entre deux états opposés, entre le jour et la nuit, entre le chaud et le froid, entre le sec et l’humide, etc. Mais tous les états intermédiaires sont possibles, et ce à l’infini, avec nombre de cas litigieux. Il nous manque de reconnaître les nuances fondamentales du monde. Si le monde est continu, il est en tant que tel indivisible.

 

Photo ML 5La poésie, quant à elle, doit rappeler, – contre la tentation métaphysique du langage solidifié, mais aussi inversement contre la tentation mystique du renoncement au logos (comme Cratyle qui ne fait que montrer les choses du doigt sans plus parler) –, que la langue est contingente (il n’y a pas, il n’y aura jamais parfaite adéquation avec le réel) et qu’elle est création humaine (quoique collective, et en en ce sens surhumaine): elle est une invention normative. Elle est un moyen, ce que souligne la poésie en en faisant une fin. Elle n’est jamais naturelle. La poésie tend à faire réentendre incessamment la souplesse de la langue, le jeu des mots.

 

Photo ML 41Un mot encore sur le fragment et sur le jugement de goût : ces photos sont des bouts, des fragments du monde, mais jamais totalement arbitraires. Il n’y a pas d’image autonome sans construction. Certains artistes contemporains se perdent dans le relativisme et l’arbitraire, pire encore, dans l’affirmation de l’absurde (ce qui n’a rien à voir avec le tragique). Ce faisant, c’est la Culture qu’ils perdent, c’est-à-dire l’effort de discernement entre l’important et l’insignifiant, entre le valeureux et le gratuit (ce qui n’a aucune valeur), entre l’excellent et le médiocre, entre le beau et le laid. Faire de l’art laid (ce qui n’a rien à voir avec la sublimation, avec l’alchimie poétique), c’est un contresens irrecevable. L’abolition des règles dans l’art est en fait le renoncement de l’homme fatigué. Le règne de l’arbitraire est le fruit de l’homme désenchanté, de l’homme dégrisé de sa cuite millénaire en matière spirituelle (si l’on peut se permettre ce clair-obscur). Le refus de tout projet artistique est la défaite de la culture sur la nature, du réfléchi sur le spontané. L’art pour l’art, dans ce qu’il a de plus narcissique, c’est selon Nietzsche « le coassement virtuose des grenouilles transies de froid, qui désespèrent dans leur mare ». Une régression civilisationnelle, ni plus ni moins.

 

Photo ML 9« Chacun ses goûts » : le beau serait relatif à une certaine convenance naturelle, une adéquation entre la nature d’une chose et ma nature… ça me plaît, ça me convient, ça me fait plaisir… ou non : parce que ça me rappelle un événement heureux, parce que ça me fait penser à la mort et je n’aime pas penser à la mort, parce que ça me rappelle ma mère, parce que c’est ma couleur préférée, parce que c’est pas mon style, parce que c’est pas beau… Autant de renonciations à l’effort du jugement. On se croit tous capables de juger n’importe quoi sur-le-champ. Et le pire, c’est quand on est persuadé que cela vaut quelque chose. Mais comment juger un dossier qui n’a pas été instruit par le Parquet ? On se retrouve avec des jugements de têtards (pour reprendre l’expression de Platon dans le Théétète). Le repli sur soi individualiste est donné vainqueur : moi, ça me plaît ; moi, non ; et basta ! Il faudrait avoir la modestie de ne pas juger lorsqu’on ne sait pas, lorsque le dossier n’est pas instruit.

 

Photo ML 27Seule sortie honorable : la méthode sceptique de Socrate : skopei ! examinons ! C’est la condition de possibilité de la philosophie, d’un art rigoureux, voire même du politique.

Encore et toujours une affaire de regard – et une question d’éducation.

Là où œil de l’âme et œil de chair se rencontrent et dialoguent entre deux yeux.

Indéfiniment.

M.L.

 

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Photo Mathieu Clef

(photographies : M.L.)