Francis_MerLa grande leçon de libéralisme de M. Francis Mer

Lors de l’émission Mots Croisés d’Arlette Chabot, lundi 15 septembre 2003, le ministre français de l’économie et des finances s’est expliqué, avec bonhomie, sur le sens de l’action menée par le gouvernement Raffarin. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la logique néolibérale a de belles heures devant elle avec ce chantre de l’économie de marché aux manettes à Bercy.

 

Il est remarquable à quel point suffisent quelques dizaines de minutes de discussion bien ciblée pour saisir la logique d’un engagement, tout particulièrement en politique. La petite heure passée avec Francis Mer, invité d’Arlette Chabot, est manifestement de cet ordre. Notre souriant et détendu ministre de l’économie et des finances, tout droit venu de la « société civile » (il fut… capitaine d’industrie… avant que Raffarin ne l’appelle à ses côtés), put à loisir présenter sa vision très « néolibérale » de la société et de la France dans le monde.

« Message psychologique fort »

 

L’ex-capitaine d’industrie, sommé de s’expliquer sur les baisses d’impôts, n’y va pas par quatre chemins. A vrai dire, il assume parfaitement que celles-ci ne profitent qu’aux 10% des ménages les plus riches. Il ne nie pas non plus qu’elles vont de toute évidence coûter de l’argent aux français, alors même que le déficit public se creuse, et au moment où la Commission de Bruxelles demande à la France de respecter ses engagements. Mais il faut bien le comprendre : « Nous voulons avant tout donner un message psychologique fort, à destination des français les plus riches, afin qu’ils investissent davantage, dit-il en substance. Il est par ailleurs normal que les français qui gagnent le plus d’argent, c’est-à-dire ceux qui travaillent le plus et le mieux et qui apportent donc le plus à la France, puissent bénéficier de réductions d’impôts plus importantes que les autres, qui gagnent moins parce qu’ils travaillent moins. On a le salaire qu’on mérite. C’est logique, mécanique, mathématique… Certes, dans certains cas, c’est un peu trop, mais que voulez-vous ? » Un brin de résignation, Monsieur Mer ? Ou bien une louche de cynisme ?

Voilà en tout cas un exposé fort classique de la théorie économique libérale. Les riches sont riches parce qu’ils méritent d’être riches. Idem pour les pauvres, qui ne veulent pas travailler plus, ou bien qui ont fait le choix de la facilité en abrégeant leurs études… la rengaine est plus que connue. Les leçons de M. Francis Mer ont l’avantage d’être claires et distinctes. Fait-il le naïf lorsqu’il affirme péremptoirement que « la très grande majorité des français comprennent cela, pourvu qu’on leur explique » ? Encore un message psychologique, sûrement. Dans le cas contraire, force serait de constater que le monde de Francis Mer est une utopie sans réalité : n’est-ce pas le propre de tous les « grands bourgeois » du monde que de prôner la fin des idéologies, toujours au nom du pragmatisme et du réalisme, tout en manifestant, dans les faits et dans les paroles, une très grande propension à l’idéalisme ?

Bulle idéologique et modélisations mathématiques

 

Où voit-on cette supposée équité naturelle entre les salaires ? Il y a fort à parier que la très grande majorité des travailleurs français voient plutôt comme une injure les propos de Francis Mer sur la société des mérites… Seul un économiste vivant dans sa bulle idéologique, avec des modélisations mathématiques très abstraites, peut encore imaginer une rationalité intrinsèque à l’économie de marché, et en particulier concernant le marché de l’emploi. La « main invisible » de la théorie classique n’est décidément toujours pas enterrée. Il faudra bien le faire un jour.

Mais le plus grave, c’est que cette vision libérale et conservatrice de la société fait l’impasse sur une définition du travail, et donc de la valeur, qui ne se limiterait pas à des critères économico-financiers. C’est pour cela que dans le monde de Francis Mer, il y a peu de place pour l’art (on l’a aperçu avec la question des intermittents du spectacle), la philosophie et les lettres en général, et l’école y est souvent réduite à une mission de formation de main d’œuvre et de reproduction des élites, en laissant de côté ce qui est sa vocation propre, l’Instruction Publique, qui vise à la libération des consciences, l’acquisition de l’autonomie et donc de la raison critique et toujours vigilante. Ce qu’oublie M. Mer, outre l’injustice fondamentale des vertigineux écarts de salaires qui se sont accrus ces dernières années, c’est qu’il y a du travail qui ne se matérialise pas sous la forme de salaire. Sinon tous les inventeurs, tous les novateurs, tous les grands peintres auraient été riches de leur vivant… et ça, ça se saurait.

La remarquable prestation de Francis Mer nous confirme au moins une chose : que le gouvernement Raffarin, après avoir distingué une France d’en haut à côté d’une France d’en bas, a clairement pris position pour la France d’en haut. Il faut en finir avec cette mauvaise rhétorique. Quel mépris pour le « monde du travail », pour tous ces citoyens qui passent leur vie au travail, parfois dans des conditions très pénibles, souvent avec un salaire de misère, en total décalage avec leur utilité publique ! Où sont les forces vives de la Nation ? Sont-ce les boursicoteurs, les spéculateurs, tous ces investisseurs peu scrupuleux qui méprisent les travailleurs et délocalisent dans des pays pauvres, pour y trouver une main d’œuvre corvéable et soumise (Alstom, Schneider, Bata, Lu, Michelin, la liste devient interminable avec les années…), sans reconnaissance aucune ni pour les travailleurs qui ont donné de leur temps pour l’entreprise, ni pour le pays qui a permis leur développement, quitte à laisser derrière eux une ardoise sociale énorme ? Tous ces gens de « l’élite » oligarchique française ont beau avoir de bons et gros salaires, ont-ils réellement le monopole des palmes nationales du mérite !

Hémorragie

 

Pour M. Mer, le seul problème auquel tous les autres se rattachent, c’est explicitement « le vieillissement de la population ». Il semble oublier, soit par idéologie, soit par absence de courage, que, avec les délocalisation, avec la logique financière et la dictature des marchés financiers, qui donnent le la de la cacophonie économique, le vrai problème aujourd’hui, c’est que le tissu industriel français se défait de tous côtés, entraînant avec lui la France qui risque de perdre les moyens de sa puissance et du rayonnement dont le monde d’aujourd’hui a plus que besoin, ne serait-ce que pour faire contrepoids à l’unilatéralisme américain.

Quand arrêtera-t-on l’hémorragie ? Un pays comme la France, du haut de son expérience séculaire, avec tout son héritage républicain, devrait pouvoir parvenir à une vue moins partiale. Ni France d’en haut, ni France d’en bas. Les forces de la Nation, ce sont ceux qui croient en elle. Ce n’est pas la multitude des petits égoïsmes, des intérêts mesquins, mais l’ensemble des citoyens soucieux du bien commun, et qui y participent du mieux qu’ils peuvent. Indépendamment de leur salaire. Mais ce sont bien les plus pauvres qui pâtissent des mesures (ou pire des absences) des gouvernements successifs acquis aux dogmes du néolibéralisme façon Reagan-Tatcher depuis presque vingt ans : augmentation du prix de l’essence, bientôt du gasoil (au prétexte d’un souci écologique légitime qui pourrait néanmoins trouver d’autres voies), du prix du timbre poste, sans oublier l’onéreux passage à l’euro qui a pénalisé le « cadi » moyen… et tout cela sans que les salaires ne suivent au même rythme que les augmentations et que l’inflation. Et qu’attendre de la régionalisation souhaitée par M. Raffarin si ce n’est une augmentation démesurée des taxes locales ?

Conservatisme ?

 

Les réformes sont nécessaires, « mais pas du jour au lendemain, parce qu’on est en France », s’exclame encore F. Mer qui s’accommode visiblement très bien de tous les grossiers poncifs de l’idéologie libérale. Si c’est être conservateur que de défendre un modèle social original (services publics, système de santé, retraite par répartition, intermittents du spectacle, etc.), un modèle politique d’avenir que nombre de progressistes nous envient (laïcité, universalisme, etc.), une culture riche et influente ; si c’est être conservateur que de ne pas vouloir subir le même sort que le cinéma italien, que l’électricité californienne, que le rail britannique, ou encore que l’Argentine menée au gouffre par les injonctions du FMI, garant de l’orthodoxie libérale à l’échelle de la planète ; si c’est cela être conservateur, alors il faut l’être fermement. Mais soyons sérieux, cela ne signifie nullement une hostilité de principe à toute réforme, F. Mer le sait très certainement. La réforme oui, mais pas à l’emporte-pièce, mais dans les cadres de la République, laïque, indivisible, démocratique et sociale.

L’accusation de conservatisme doit d’autant être relativisée qu’elle provient d’un homme qui manifeste une sympathie toute particulière pour le modèle américain, dont on ne s’accorde pas, et c’est le moins que l’on puisse dire, à le trouver en avance sur son temps… « Nos écoles, affirme F. Mer en substance, devraient apprendre à nos enfants les principes de base de l’économie pour qu’ils puissent comprendre le monde et donc la nécessité des réformes, ce qu’elle ne fait pas actuellement, à la différence des Etats-Unis où les jeunes, à 15 ans, connaissent tous les rudiments de l’économie ». On aimerait vérifier une telle assertion… On voudrait aussi rappeler à M. Mer que l’économie n’est de loin pas une science, mais un champ de bataille, longtemps dominé par les libéraux, mais qui laisse néanmoins une place de plus en plus importante à une forme nouvelle de keynésianisme. A l’école, on n’apprend pas des dogmes, mais on apprend à se servir d’outils intellectuels.

« L’Europe, l’Europe, l’Europe ! »

 

Invité lui aussi autour de la table d’Arlette Chabot, le socialiste Pierre Moscovici représentait « l’Opposition ». Il y eût évidemment les inévitables oppositions de principe (et non sur les principes), contorsions malheureusement habituelles chez un prétendant au pouvoir cherchant coûte que coûte à marquer son désaccord. Il est vrai que le numéro est devenu périlleux depuis les cinq années de gouvernements Jospin, qui ont vu nombre de libéralisations-privatisations de services publics (plus que Balladur et Juppé réunis), l’alignement de la France sur la logique libérale (retraites, critères de Maastricht, etc.), l’abandon d’une politique étrangère digne de ce nom, etc. Il est devenu difficile d’être socialiste et crédible aujourd’hui. Honte aux fossoyeurs d’espérance ! Mais passons. Allons au but.

M. Moscovici a donc beaucoup à reprocher au gouvernement Raffarin, mais ce qui l’a visiblement le plus irrité, c’est le récent débat et les échanges plus ou moins tendus à propos de l’Europe entre représentants de l’Etat français et de l’Union européenne. L’ancien ministre de l’économie et des finances regrette ainsi l’incohérence des propos tenus par différents membres du gouvernement concernant l’engagement européen de la France. Il leur reproche de n’être pas assez européen, et particulièrement J.-P. Raffarin. Francis Mer va le rassurer : l’Europe est une grande aventure, et nous saurons respecter les critères de Maastricht (ultralibéraux) d’ici 2005, et non plus 2006 comme annoncé précédemment. Les voilà d’accord. Ouf !

Ce serait ridicule si c’était seulement anodin. Mais nous avons des élections devant nous… et aussi derrière nous. Le coup de semonce du 21 avril 2002 dans le ciel politique français aurait pourtant dû être pris au sérieux. On aurait espéré ne pas voir les mêmes têtes tenant mordicus les mêmes propos. On aurait imaginé une refondation politique, un signe à destination des déçus de la politique. On a eu du ragoût réchauffé. Des cabris qui sautent sur leur chaise en criant « l’Europe, l’Europe, l’Europe » !

Que ne voit-on que ce qui fonde l’Europe économique, ce grand « marché », ce ne sont que les principes du libéralisme économique qui se moque pas mal des angoisses existentielles des citoyens français ? Libéralisme sans conscience n’est que ruine d’un peuple ! L’étau maastrichtien doit être desserré. Si l’on veut que les Français reprennent confiance dans les vertus démocratiques et républicaines, alors il faut que le Parlement National redevienne autre chose qu’une chambre d’enregistrement des directives européennes qui composent 80 % des nouvelles lois adoptées. Que ne voit-on que la technocratie européenne ne satisfait pas l’électeur qui se réfugie ou dans l’abstention ou dans le vote contestataire et stérile. Les prochains scrutins risquent bien de devenir le chemin de croix de la droite et de la gauche françaises. Tant que nos hommes politiques mettront leur carrière au-dessus de leur engagement et surtout au-dessus de l’intérêt national, la République française continuera son déclin. A quand le sursaut ?