La laïcité pour une véritable fraternité

laicite2« Je le dis et je le répète, ce que nous voulons c’est la liberté partout et en premier lieu la liberté de conscience assurée pour tous ; mais avant tout, par-dessus tout, nous considérons que la mise en œuvre de la liberté de conscience consiste d’abord à mettre l’Etat, les pouvoirs publics en dehors et au-dessus des dogmes et des pratiques des différentes confessions religieuses, à mettre la France à l’abri aussi bien des empiètements du sacerdoce que de l’empire. C’est là le commencement et la fin de la liberté civile, qui engendre la liberté politique ».
Léon GAMBETTA,
Discours de Belleville, 23 avril 1875.

L’on ne s’étonnera jamais assez qu’un mot, celui de « République », encore désuet et synonyme d’archaïsme quelques mois auparavant, ait pu prendre en un très petit nombre de jours une connotation tout à fait inverse, comme par un coup de baguette magique, ou plutôt par un sérieux coup de froid dans le dos. « Nous sommes tous républicains », paraît-il, et ce depuis les résultats chocs du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. « Sursaut républicain ». Les français se sont mobilisés, les jeunes sont descendus dans la rue. Très bien. Mais peut-on être sûr qu’il s’agisse là d’une victoire bien consistante ?

Il fut un temps où, en France, le clivage politique « gauche - droite » était polarisé, non pas autour de la question sociale, mise sur la table au 20ème siècle par le socialisme d’obédience marxiste, mais autour de la question gouvernementale superposée à la question religieuse : monarchistes catholiques (ultras ou constitutionnalistes et parlementaires) versus républicains laïcs (conservateurs ou « rouges »)[1]… La démocratie et la république ont sans conteste vaincu. Et les monarchistes ont (presque) disparu. La France est devenu un pays laïque dans lequel l’Eglise catholique a renoncé à ses prérogatives passées. Qui s’en plaindra, à part peut-être quelques nostalgiques de la « splendeur » de la France monarchique ?

De fait, personne n’ose aujourd’hui douter que la France est bien une République. Derrière cette évidence se cache cependant un piège et non des moindres, celui de la banalisation. Ainsi vont les mots, en effet : victimes parfois d’eux-mêmes et de leur propre succès. La République est devenu un terme passe-partout, la patte blanche de l’esprit bien pensant, le sésame ouvre-toi de toutes les belles âmes. Et, cerise sur le pudding, il se trouve que le Front Républicain n’aura paradoxalement pas été le seul à se revendiquer de la République : l’autre Front, le National, n’aura pas manqué lui aussi de s’indigner qu’il se trouvât ainsi qualifié d’anti-républicain. Et de se réclamer alors bon an mal an de la République… Triste sort.

Si le mot est bien dans toutes les bouches, ce n’est pas le signe que l’idée soit dans tous les esprits… On peut même être assuré du contraire. L’inquiétant, en effet, c’est que la République n’ait plus véritablement d’ennemis farouches[2] : une idée sans ennemi a toutes les chances d’être une idée molle. L’inquiétant, c’est que aujourd’hui les libéraux les plus effrénés y compris se revendiquent tous de la République, alors que leur idéologie en est la nouvelle antithèse : livrer la société civile à elle-même, attendre les bienfaits de l’équilibre « naturel » des choses, réduire l’Etat à ses fonctions régaliennes (c’est-à-dire somme toute celles du roi, si l’on prend au sérieux l’étymologie, qui se contentait bien de l’injustice sociale et politique, de l’inégalité de droit de ses sujets…), on ne peut pas dire que tout cela soit conforme aux principes républicains. D’où la nécessité de revenir sur ceux-ci. La République n’est pas simplement un sentiment moral, un sentiment d’appartenance, à laquelle elle tend à se réduire. Sans institutions, elle n’est qu’un vain mot sans efficace. Sans corps, elle n’est qu’un masque de l’hydre libérale…

La question de la laïcité est encore plus difficile et cruciale. Parmi les principes de la République, elle figure en très bonne place, comme un de ses piliers fondateurs et fondamentaux. Qu’en est-il de celle-ci à l’heure de l’idéologie libérale dominante ? A l’heure où la France se pose des questions sur son avenir et cherche à tâtons sa place dans l’Europe et dans le Monde ? A l’heure de la régionalisation et de la revanche des Girondins ? A l’heure où de nombreux conflits interethniques, de nouvelles guerres de religions embrasent la planète (en Inde, au Pakistan, en Irlande, en Côte-d’Ivoire, etc.) ? A l’heure où le repli identitaire et les communautarismes les plus rétrogrades guettent ? Quelle place pour la laïcité dans un monde où le conflit de civilisations est impatiemment attendu par certains inconscients souhaitant avant tout justifier leur impérialisme et leur volonté de domination, dans un monde où la logique de marché pure et dure tend à dissoudre le lien social et toute prise en considération d’un intérêt général supérieur ? Il peut sembler indécent de se poser une telle question alors que la réponse saute à la figure dès qu’on se penche sérieusement dessus. Et pourtant…

Une idée, un principe et une histoire

Le cas n’est pas tout à fait le même que pour celui de « République », la subversion est subtile. Il est paradoxal, mais néanmoins logique, que les plus grands adversaires de la laïcité ne sont pas ceux qui le clament haut et fort, mais au contraire ceux qui usent du terme pour en détourner habilement la signification. Il est devenu presque courant de parler de laïcité « ouverte », de laïcité « progressiste » ou encore de laïcité « plus souple ». Comme si la laïcité tout court était fermée et rigide…! Pis, certains, parmi les plus hostiles, n’osent plus prononcer le mot sans précautions oratoires, ou alors se reprennent : « laïcité, euh pardon, laïcisme »… Ne nous laissons pas entraîner dans des amalgames douteux. La laïcité n’est pas un « pacte », susceptible de se faire ou se défaire au gré du temps, mais un principe.

Au sens individuel, la laïcité désigne aujourd’hui une posture intellectuelle et individuelle de tolérance. Se dire « laïque », cela implique la volonté de respecter les différentes options spirituelles (athéisme, agnosticisme, croyance en une ou plusieurs puissances divines) et refuser toute discrimination relativement à ces choix. C’est une chose d’adopter la posture morale de la laïcité et de militer pour elle. Mais cet état d’esprit, parce qu’il n’est pas naturel à l’homme (la laïcité est somme toute une idée très neuve, très avant-gardiste et encore peu répandue dans un monde qui souvent en demande), parce que nombre d’individus n’y seraient donc pas portés par eux-mêmes (par ignorance, tradition, habitude ou bêtise), n’est pas suffisant en tant que tel. La laïcité n’a de réalité politique véritable que lorsqu’elle prend corps dans une République et qu’elle devient un principe constitutionnel.

Elle désigne alors une conception politique, selon laquelle l’organisation de la société repose, pour le bien des deux, sur la séparation de l’Église et de l’État, en particulier dans le domaine de l’enseignement. L’État laïque accepte l’existence de toutes les religions sans en adopter ni en favoriser aucune. La laïcité doit être, selon l’expression d’Alain Gresh, « un bien commun des croyants et des non-croyants »[3].

Il y a un contresens très regrettable, et malheureusement courant, à assimiler la laïcité à une lutte contre la religion, à une hostilité de principe contre l’esprit religieux. L’affirmation de la laïcité ne postule pas la disparition de la religion (comme les régimes soviétiques ont cherché à le réaliser en imposant l’athéisme comme doctrine officielle contraignante), mais fait de celle-ci une pratique individuelle, relevant exclusivement de la sphère privée. Elle n’est donc pas une option spirituelle parmi les autres (un athée, un agnostique, un croyant et même un clerc doivent accepter le cadre de la laïcité, sans pour autant renoncer à leurs convictions). Elle est au-delà des croyances, comme condition de possibilité de la liberté de choix, comme garantie qu’aucune idéologie collective ne viendra s’imposer de l’extérieur à la conscience individuelle. Elle ne favorise pas plus l’athéisme que le catholicisme ou le bouddhisme.

D’où vient alors le malentendu ? C’est que la laïcité a une histoire, souvent houleuse. Avant d’instaurer une telle séparation du public et du privé[4], il aura fallu que certains intérêts particuliers renoncent à leurs privilèges, ce qui n’aura pas été sans heurt. Les milieux ecclésiastiques, bien jaloux de leurs pouvoirs sur la sphère politique, ont plus que rechigné à s’en défaire. Elle est, comme toutes les grandes avancées de l’humanité, une conquête sociale, le produit de luttes individuelles et collectives, sur plusieurs décennies voire plusieurs siècles : ce n’est jamais contre la religion en tant que telle que ces luttes ont été menées, mais contre le cléricalisme, c’est-à-dire la mainmise d’une Eglise sur le pouvoir politique. Il ne faut pas confondre, par manque de rigueur intellectuelle, l’origine historique de la laïcité avec son fondement rationnel[5]

Une exception française ?

Souvent présenté comme une « exception française » ou « notion très française », le principe de la laïcité s’oppose de fait aux modèles politiques à religion d’État, mais aussi à la tradition anglo-saxonne qui reconnaît dans le cadre de l’État l’existence d’un principe religieux, tout en faisant place à une certaine forme de liberté religieuse, de « pluralisme religieux », dont il sera question ci-après.

On ne retracera pas ici en détail les étapes qui ont amené à l’institutionnalisation de l’idée de laïcité, les livres d’Histoire sont là pour ça. Edit de Nantes, édit de tolérance qui marque une sérieuse avancée, mais comme tel fragile, arbitraire, qui ne fait que supporter une option religieuse particulière (et non l’athéisme par exemple) au nom d’une autre considérée comme la norme[6]. Philosophie des Lumières qui pose les bases intellectuelles de l’édifice. Puis Révolution Française qui transforme ‘sujets du roi’ en ‘citoyens capables de raison’, qui remplace ‘monarque de droit divin’ par ‘peuple souverain’[7]. Code civil napoléonien qui, à l’inverse du Droit canonique, ne donne plus aucun rôle à l’Eglise (mariage civil, Etat civil séculier). Commune de Paris, en 1871, bref épisode durant lequel le principe d’une école laïque, gratuite et obligatoire ou encore celui de la séparation entre l’Eglise et l’Etat sont ébauchés, avant d’être concrétisés par les grands hommes de la Troisième République[8], jusqu’à la séparation réelle avec la Loi de 1905[9] et l’inscription de la laïcité dans la Constitution de 1958.

La laïcité ne vient pas de nulle part. Elle est un enfant de la France, certes. Mais elle est plus encore enfant de l’humanité, un fruit de l’esprit rationnel, qui dépasse largement les frontières physiques. Si la laïcité est la conquête singulière d’un peuple, elle est dans son principe universalisable. Tout peuple doit, pour son émancipation, pouvoir le conquérir. Ils sont bien peu, à l’heure actuelle, à en avoir adopté le principe à l’échelle de la planète, mais cela suffit pour en démontrer la validité.

Vouloir que le modèle laïque se développe à l’échelle de la planète, cela n’a rien d’une volonté de domination coloniale. La France ne doit pas céder au discours de la repentance, de la honte et du mépris de soi. Le réseau diplomatique français est le deuxième du monde après les Etats-Unis (qui semblent quant à eux privilégier la version « coca-cola light et croisade hard » dans la lutte pour l’influence). La diplomatie laïque française doit se faire entendre, tant dans le conflit ethnico-religieux qui oppose l’Etat d’Israël aux Territoires occupés de Palestine, que dans l’Irak aujourd’hui dépecé par des envahisseurs dont le modèle communautariste va achever de dissoudre un peuple et prolonger la guerre civile. Loin d’être désuet et dépassé, le modèle républicain laïque de la France est un modèle d’avenir, parce qu’il s’adresse aux autres comme à des frères qu’il faut comprendre et non comme à des ennemis qu’il faut mater.

Le cas alsacien

La laïcité est aujourd’hui malmenée, et ce à un double niveau : régional et, corrélativement, européen. Le cas alsacien, particularité française depuis longtemps, mérite d’être considéré en lui-même.

Le Concordat, qui organise pour une grande part les rapports entre les pouvoirs publics et les Eglises en Alsace-Moselle, signé le 15 juillet 1801 entre le Saint-Siège et la France sous l’impulsion du Premier Consul Bonaparte, sera promulgué le 8 avril 1802. La religion catholique y est considéré comme « la religion de la grande majorité des citoyens français » (notons l’avancée par rapport à la France monarchique : le catholicisme n’y est plus religion d’Etat, ni la « seule vraie religion »). Quatre cultes sont reconnus sous le régime concordataire : catholique, réformé, luthérien, israélite.

En 1948, deux dirigeants de la Ligue de l’Enseignement publient un petit ouvrage intitulé Le problème scolaire en Alsace et en Lorraine, avec pour sous-titre, Le régime confessionnel et le bilinguisme. On y rappelle comment l’Alsace et la Moselle se sont retrouvés avec un régime dit « de transition » qui laisse trois départements (Haut-Rhin, Bas-Rhin et Moselle) en dehors de la loi républicaine[10]. Alors que les auteurs écrivaient ce texte dans l’espoir de voir cette différence s’estomper, l’exception alsaco-mosellane semble être devenue aujourd’hui un modèle chez certains, avec l’appui de tous les apprentis sorciers de la régionalisation, dont MM. Raffarin et Sarkozy sont les nouveaux chefs de file.

La loi française du 9 décembre 1905 instaurant la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne s’applique pas en Alsace et dans le département de la Moselle. L’enseignement religieux est obligatoire dans les écoles publiques et dans les écoles privées conformément à la loi Falloux du 15 mars 1850, supprimée en France lorsque l’Alsace et la Moselle étaient annexées. Il a fallu attendre le décret du 10 octobre 1936 pour qu’une possibilité de dispense soit prévue, dès lors que les parents le demanderaient explicitement et par écrit. La liberté d’expression est bafouée avec ce principe qui oblige à dévoiler une partie de ses convictions. La liberté de discrétion, c’est-à-dire la liberté de ne pas dévoiler ses positions spirituelles, est l’autre face de la liberté d’expression. L’un ne va pas sans l’autre.

Une telle réalité pourrait être remise en question sans dommage. Accepterait-on un cours obligatoire d’humanisme athée, sauf demande expresse de dispense, dans le cadre de l’Education Nationale ? Evidemment non. Les premiers qui crieraient au scandale seraient certainement ceux qui aujourd’hui défendent leurs privilèges indus. Il suffirait d’être conséquent. Et de ne faire preuve d’aucune animosité maladive. L’Alsace, attachée aux valeurs de la République depuis bien longtemps, n’est pas prête à se jeter dans les bras des autonomistes les plus rétrogrades[11]. Rien n’est moins sûr pour de nombreux petits coqs de basse-cour qui vivent aux frais de Marianne et qui verraient d’un bon œil leurs prérogatives régionales augmentées…

Autre déviance regrettable : les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM) proposent en Alsace un module de Religion, assuré par des représentants du culte choisi par le stagiaire. Le « professeur » s’engage à avoir une approche neutre, ouverte, œcuménique… La situation est néanmoins perverse : il n’y a pas besoin de s’afficher, l’étiquette du cours le fait à la place de l’enseignant religieux. Il profite ainsi du rayonnement de l’autorité institutionnelle, ce qui va manifestement à l’encontre du principe d’égalité de traitement entre toutes les options spirituelles, y compris celle de l’athéisme. Imaginons une petite saynète. Lundi 9h30, cours d’histoire géographie. Au menu du jour : le fait communiste. Le professeur chargé du cours entre dans la salle : c’est un haut dirigeant du Parti. « N’est-ce pas lui qui connaît le mieux cela dont il parle ? » On ne tarderait pas, et on aurait raison, à protester vigoureusement ! « Mais notre ami professeur s’est engagé à la neutralité. » Peut-on sérieusement y croire ? Il y a en France à ce jour de nombreux établissements scolaires (collèges et lycées) privés de confession catholique et, fait nouveau, deux lycées et un collège privés de confession musulmane. Est-ce cela l’avenir de l’école émancipatrice ? Dans certaines régions de France (en Bretagne ou en Vendée), certaines familles n’ont parfois pas d’autre choix que d’envoyer leurs enfants dans une école privée, parce que l’Etat s’est défaussé de ses responsabilités. Gageons que la gestion de l’Etat par le père de famille Raffarin ne fera qu’accentuer une telle menace.

C’est un fait en tout cas que, en Alsace, les plus ardents défenseurs de l’enseignement confessionnel, et donc les plus grands critiques du modèle laïque, « pardon laïciste ! », sont les mêmes que ceux qui défendent le bilinguisme (l’allemand comme deuxième langue de l’enseignement à égalité avec le français) et parallèlement l’Europe des régions. Quid de la laïcité en Europe ?

La laïcité et l’Europe

« Nous sommes les seuls en Europe à avoir un système laïque, posons-nous des questions ! » Et de fait, les questions ont commencé à se poser lors de l’élaboration, par la très mal nommée « Convention pour l’Europe » présidée par Valéry Giscard d’Estaing, du projet de Constitution pour l’Union Européenne. Catherine Lalumière, vice-présidente du Parlement européen soupire : « Je souhaiterais que le principe de laïcité soit inscrit dans la future Constitution européenne, mais nous ne l’obtiendrons peut-être pas. Certains Etats souhaitent que Dieu apparaisse dans la Constitution, la référence à l’histoire commune chrétienne ainsi que la défense des valeurs chrétiennes par tous les membres de la communauté. Essayons de limiter les dégâts. Il faut trouver un consensus. Si nous arrivions à cantonner les références à la seule histoire chrétienne et non à la politique chrétienne, alors cela pourrait passer. Mais nous sommes bien isolés dans ce combat… »[12].

Il est vrai que le projet de Constitution, pour cela très controversé tant par le Vatican que par la Pologne très catholique, ne fait pas apparaître explicitement l’héritage chrétien de l’Europe. Ce ne serait pas en soi une chose si condamnable dès lors que l’on ferait aussi mention de l’héritage spirituel grec, l’héritage latin, mais aussi des apports de la civilisation arabe entre le VIIIème et le XIIème siècle, ainsi que du travail parfois difficile de tous les athées européens. Quoiqu’il en soit, le terme de laïcité n’y apparaît pas. Qu’on ne nous objecte pas, avec une mauvaise foi patente, que, le mot n’existant pas dans les autres langues, l’idée serait intraduisible… Il a bien fallu la construire en France ! Il serait en tout cas particulièrement pitoyable que, à l’heure où des mouvements laïques voient le jour et se développent dans tous les pays d’Europe ou à peu près, la France renonce par faiblesse à un héritage si précieux.

Deux exemples « européens » vont nous permettre de comprendre combien il est urgent de se battre pour le modèle laïque. Premier cas clinique : en 1986 a eu lieu une discrète affaire de droit européen. Tout commence en Autriche lorsqu’un film, inspiré du livre d’Oscar Panizza, le Concile d’amour, est poursuivi en justice par le diocèse d’Innsbruck au nom de l’article 108 du code pénal autrichien, qui prévoit des sanctions contre tout dénigrement des préceptes religieux. La Cour européenne des droits de l’homme, saisie elle aussi, après que le film eut été interdit par le tribunal d’Innsbruck, confirma la sanction… « Les attendus de cette décision, commente Henri Pena-Ruiz, entrent en résonance avec la façon dont en France certains milieux cléricaux entendent imposer le ‘respect des croyances’. Les juges de la Cour ont en effet assimilé des attaques contre une croyance religieuse à une mise en cause des droits d’autrui, considérant sans doute comme une offense personnelle l’ironie ou la critique visant la croyance. Interprétation grave, qui procède d’un glissement juridiquement inquiétant, du respect de la personne qui croit à celui de la croyance en elle-même »[13]. On n’est pas loin d’un retour à un ordre moral qui donne une fâcheuse impression de déjà-vu… Est-ce cela l’Europe que nous voulons ? Est-ce le meilleur moyen de construire une véritable fraternité entre les individus et entre les peuples… On doit en douter.

Deuxième cas clinique : dans la Convention européenne des droits de l’enfant, adoptée le 20 novembre 1988, les enfants sont considérés comme mineurs (c’est la moindre des choses, mais tous ne le voulaient pas !), elle reporte néanmoins leurs droits sur ceux de leurs parents. Ce qui pose problème. Elle fait ainsi « obligation aux Etats de suivre la volonté des parents dans l’éducation des enfants, et donc d’inculquer leur religion à ces derniers s’ils le veulent. Article 14 : 1– Les Etats parties respectent le droit de l’enfant à la liberté de pensée, de conscience et de religion. 2– Les Etats parties respectent le droit et le devoir des parents ou, les cas échéant, des représentants légaux de l’enfant, de guider celui-ci dans l’exercice du droit susmentionné d’une manière qui corresponde au développement de ses capacités. L’Etat au service des religions par le biais des parents »[14]. Où sont ici les principes de la République ? Peut-on considérer qu’un enfant âgé de moins de 12 ans est capable, autant qu’un adulte de faire un choix, rationnel, concernant les différentes options spirituelles ? A quoi servirait alors l’école de la République ? Le problème du voile islamique à l’école, souvent remis sur le tapis, est au cœur de cette question.

La laïcité et l’école

Consulté en 1989 par Lionel Jospin, à cette époque ministre de l’Éducation nationale, le Conseil d’État a rendu un avis considérant que le port d’insignes religieux n’est pas a priori une entorse à la laïcité, à condition que les personnes concernées s’interdisent tout prosélytisme et remplissent leurs obligations scolaires, sans troubler l’ordre public. Le conseil d’Etat, en plus de la crainte de faire apparaître la France en contradiction avec la législation européenne, s’est appuyé – alibi franco-français – sur l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui dit que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses. Le voile serait ainsi le signe de l’identité, des traditions, de l’appartenance identitaire, considérée comme un droit individuel. 1989 est la première tentative pour rendre visible l’appartenance communautaire. Les républicains de la grande Révolution se retournent dans leurs tombes.

Faut-il rappeler que la Déclaration de 89 ne concerne, elle aussi, que les adultes et non pas les enfants. L’école a-t-elle encore un rôle à jouer dans une société qui reconnaît et accepte l’enfant tel qu’il est, tel qu’il arrive ? Qui ne fait plus la distinction entre le majeur et le mineur ? Entre le tutorat et l’autonomie ? C’est en fait la négation même de l’école républicaine émancipatrice. L’élève se dissout et devient simple sujet désirant, supposé d’emblée autonome, consommateur de savoirs[15].

C’est en sortant de l’école et non en y entrant que l’on doit décider de porter le voile ou non, de porter un insigne religieux ou non. La mission essentielle de l’école républicaine est de permettre à un individu, à un moment de son existence, de se distancier de lui-même et de sa propre origine (familiale, religieuse, traditionnelle…) afin ou bien de changer ce qu’il était, ce à quoi son milieu l’obligeait, ou bien de revenir vers cet héritage, mais de façon instruite (consciente des tenants et aboutissants), par une libre décision assumée rationnellement et personnellement. Ce qui compte, c’est le caractère éclairé du jugement d’une part, et d’autre part la capacité à faire la part des choses entre l’espace public et le domaine privé.

Dans un fameux essai, Démocratie et République, Régis Debray établit ce diagnostic limpide : « En République, la société doit ressembler à l’école, dont la mission première est de former des citoyens aptes à juger de tout par leur seule lumière naturelle. En Démocratie, c’est l’école qui doit ressembler à la société, sa mission première étant de former des producteurs adaptés au marché de l’emploi. On réclamera en ce cas une école « ouverte sur la vie », comme s’appelle la société marchande, avec ses passions et ses urgences, ou encore une « éducation à la carte » selon les besoins des entreprises. En République, l’école ne peut être qu’un lieu fermé, clos derrière des murs et des règlements propres, sans quoi elle perdrait son indépendance (synonyme de laïcité) à l’égard des forces sociales, politiques, économiques ou religieuses qui la tirent à hue et à dia. Car ce n’est pas la même école, qui se destine l’une à libérer l’homme de son milieu et l’autre à mieux l’y insérer. La première vise à l’instruction des esprits, qui n’est pas la direction des consciences. La seconde confond éducation et « bonne éducation », qui fabrique des enfants conformes (à leurs parents) ». Pour tout cela, le port du foulard islamique à l’école ne doit pas être du seul ressort de l’élève.

On trouvera évidemment toujours telle ou telle jeune fille qui revendiquera cet insigne religieux comme un choix volontaire, mais là n’est pas le vrai problème. Une loi a pour objectif la protection des plus faibles, de ceux qui pâtissent de son absence. Les lois sur le tabac, le code de la route trouveront toujours des indociles qui crieront que leur droit individuel est remis en question, ce n’est pas pour autant qu’il ne faut pas légiférer. La civilisation du « c’est mon choix » étendu aux désirs des enfants est source de désordre public, génératrice d’inégalité au nom d’une liberté illusoire. C’est une grande vanité que de s’imaginer une liberté sans libération, c’est-à-dire sans travail rationnel sur soi.

Si le port du voile islamique ne devait relever que de la seule responsabilité individuelle dans l’enceinte scolaire, nous savons très bien quelles en seraient les conséquences pour les jeunes filles en désir d’émancipation : c’est en dehors des bâtiments publics que les représailles se feraient sentir. Ce ne pourrait évidemment pas être le cas si la collectivité assumait cette responsabilité, au moyen de la loi impersonnelle. La logique très libérale du choix individuel entérine toujours certaines servitudes invisibles.

Du fait de l’absence de loi générale, le règlement de la question du foulard islamique se fait dès lors à la petite semaine, dans chaque établissement public, en fonction de l’influence des groupes de pression (parents, associations religieuses…), en fonction de la capacité de résistance du corps enseignant, etc. Où est l’égalité républicaine lorsque, à dix kilomètres de distance, la règle n’est plus la même ? Combien grand est le risque d’un système éducatif à plusieurs visages et bientôt à plusieurs vitesses ! Après l’abandon du service militaire (qui méritait certes d’être rénové, voire transformé en service civil) comme lieu de mixité sociale, va-t-on livrer l’école aux pressions de la société civile et la laisser sombrer dans le communautarisme ? En outre, le corps éducatif n’a-t-il pas autre chose à faire que de se battre sur ce terrain épineux ? Une loi nationale, c’est-à-dire une décision collective qui libère les individus du poids de ce difficile combat est manifestement une mesure de salubrité publique ! Il ne faut pas que la transcendance de certains principes fondamentaux soit remplacée par un espace de négociation continue dans lequel tous les acteurs en viendraient à s’épuiser, sinon aux mains… En Turquie, Etat laïque dont la population est majoritairement de confession musulmane, on ne s’est pas posé autant de questions : le voile est interdit dans les bâtiments publics à vocation éducative[16]. Et il en va de même dans un pays (certes dictatorial, mais non islamiste) comme la Tunisie.

Il faut une loi sur le voile islamique, oui, mais pas spécifiquement. Tous les signes distinctifs de nature religieuse ostentatoire doivent être clairement interdits. Y compris la kippa ! Y compris les crucifix dans les écoles alsaciennes ! Y compris la faucille et le marteau dans les écoles communistes ! Y compris les sponsors sur les manuels scolaires ! Un catholique fervent apprécierait-il d’envoyer ses enfants dans une école où le croissant musulman, l’étoile de David (ou encore le slogan « ni dieu ni maître »), trônerait au-dessus du tableau noir ? Soyons conséquents… Il n’y a là aucun mépris pour aucune religion quelle qu’elle soit. Il faut simplement rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui lui appartient. Et c’est Marianne qui doit s’occuper du partage.

Communautarisme et laïcité

Que ce cache-t-il derrière ce qu’on nous présente aujourd’hui comme une « nouvelle conception de la laïcité fondée sur la reconnaissance de la pluralité des cultures, des religions et de leur intégration » ? N’est-ce pas une certaine forme d’« assignation à résidence communautaire », que l’on trouve dans le modèle anglo-saxon ? Ne risque-t-on pas gros à ouvrir la boîte de Pandore des fantasmes identitaires ? L’espoir là encore a toutes chances de demeurer au fond…

Lorsque un Etat laisse à chaque communauté le droit de définir ses propres règles à l’égard des individus qui la composent, ceux-ci deviennent les membres d’un corps collectif, sujets d’une communauté où le poids des traditions, des habitudes religieuses ou familiales, oblige nécessairement. Leur est ainsi souvent refusée, officiellement, avec la complicité passive des pouvoirs publics, la liberté d’être différent de leur différence, de suivre les règles d’une autre communauté, ou d’une République laïque. C’est dans un tel système qui se dit « pluraliste », à rebours d’un universalisme humaniste, que se constituent des ghettos, juxtaposés les uns aux autres, aux règles différentes et parfois contradictoires, qui finissent toujours par engendrer des conflits intercommunautaires. Le libéralisme libertaire (des lili-bobos) qui refuse toute juridiction, qui réclame un « Etat minimal », quand ce n’est pas sa pure suppression, est en fait la négation même de la liberté individuelle au profit d’une soi-disant « liberté collective », au nom d’une identité collective souvent fantasmatique. Au fond, la République, incarnée dans un Etat optimal (et non pas minimal) ainsi qu’une législation rigoureuse et égale pour tous, est la condition d’une véritable liberté individuelle. Le véritable individualisme, dans un sens positif, est républicain. L’individualisme libéral ne fait bien souvent que consacrer des états de faits, des effets de tradition.

« Nous voulons être acceptés dans notre différence ! » Ainsi s’expriment certains représentants du culte (musulman, juif, etc.), fustigeant la « rigidité » de la conception laïque française. Quelle incompréhension de ce qu’est la République ! Bien entendu, nous sommes tous différents ! Vous comme moi. La République non seulement reconnaît le droit à la différence de chaque individu, mais en plus favorise l’épanouissement individuel. Et c’est précisément pour cela qu’elle ne doit pas reconnaître de différences collectives, c’est-à-dire, au fond, des identités collectives. La notion d’identité collective, explique Henri Pena-Ruiz, est ambiguë sinon dangereuse. Elle est synonyme d’enfermement, de servitude, de dépendance, d’hétéronomie, dans une République où l’autonomie rationnelle des citoyens est la condition de la vie démocratique (contrairement au modèle anglo-saxon où la liberté est considérée comme innée).

Prenons le cas de l’islam que l’on souhaiterait islam de France, c’est-à-dire une religion qui a renoncé à toute emprise sur la sphère publique et qui respecte les lois de la République. Aucun musulman ne doit être inquiété pour ses croyances, et c’est valable pour tous. C’est un islam qui aime la France pour ce qu’elle lui permet : une liberté de culte et d’opinions. La République reconnaît le droit de chacun à se revendiquer personnellement de la religion musulmane, elle reconnaît les musulmans comme ses citoyens, mais pas l’islam en tant qu’entité collective. Nécessairement une école de la République qui fait le même travail pour tous, qui propose les mêmes savoirs. Il n’est pas de question de céder aux arguments des « différentialistes » qui font passer la liberté au-dessus de l’égalité et qui proposent l’enseignement de « sa » culture à chacun. Un enfant croate vivant en France doit-il apprendre en premier lieu la géographie de la Croatie ? Un enfant de catholique doit-il apprendre le catholicisme ? L’école ne doit pas permettre cela : il y a assignation à résidence. Il faut le droit à être différent de sa différence. Un enfant d’immigré doit avoir le droit de ne pas s’enfermer dans sa « culture ». « Le problème que pose la laïcité n’est pas de faire exister les gens tels qu’ils sont, mais de faire coexister toutes les libertés pensables. La pensée du politique impliquée alors n’est pas celle d’un rassemblement de communautés réelles, mais celles de la co-existence possible des libertés, le droit de l’individu ayant priorité sur celui d’une communauté »[17].

L’apprentissage de la laïcité, car elle est tout sauf une disposition innée de l’esprit humain, doit permettre de dissiper certains malentendus et amalgames : ne confondons pas, par exemple, les arabes et les maghrébins, qui ne sont pas tous musulmans, qui ne sont pas tous croyants, qui ne sont pas tous pratiquants, qui ne sont pas tous sunnites, chiites, islamistes… Ne confondons pas la culture au sens ethnographique (qui recouvre aussi bien l’excision, la lapidation, la réduction de tête, ou je ne sais quelle autre excentricité) et la Culture au sens universaliste, celle que défendaient les philosophes des Lumières.

La laïcité pour la fraternité

La laïcité permet ainsi de transcender la diversité des appartenances religieuses, familiales, sociales, culturelles, et c’est en cela qu’elle est un principe éminemment moderne. « La laïcité permet à tous les individus, qu’ils n’appartiennent à aucune Eglise, qu’ils fassent partie de l’Eglise majoritaire ou d’une Eglise minoritaire, de participer en citoyens à la vie publique », écrit Dominique Schnapper[18].

Liberté – La laïcité est synonyme d’émancipation collective (la souveraineté est nationale et populaire, et non plus de droit divin) et de ce fait individuelle (liberté de conscience, liberté d’expression et de discrétion).

Egalité – En régime laïque, aucune option spirituelle n’est privilégiée. Tous égaux devant la loi. Ce principe ne prend tout son sens qu’avec la laïcisation.

Fraternité enfin – Tous les individus peuvent participer à la vie publique en tant que citoyens, sans distinction de religion, de race, de couleur, de sexualité, de mode vestimentaire ou alimentaire… La fraternité républicaine n’a rien à voir avec le népotisme… Elle ne signifie pas que nous devons préférer notre frère à nos voisins et nos voisins aux étrangers, comme une certaine idéologie réactionnaire tente de le faire accroire. Que nous soyons noirs, blancs, jaunes ou mixtes, que nous soyons chrétiens, athées, bouddhistes ou mixtes, que nous soyons riches, pauvres ou mixtes, tous citoyens de la République Française ! Nous sommes comme des frères ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Il faut là encore prévenir d’une mauvaise interprétation de la laïcité qui en ferait une simple neutralité. « La plus perfide manœuvre des ennemis de l’école laïque, disait Jaurès, c’est de la rappeler à ce qu’ils appellent la neutralité, et de la condamner par là à n’avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale. En fait, il n’y a que le néant qui soit neutre ». Laïcité, cela ne signifie pas consensus mou. Elle tend même à se dissoudre lorsqu’on l’arrose à l’eau de rose. Laïcité n’est pas absence de débat, ni modération de la critique rationnelle. Quand Spinoza ou Voltaire parlent de tolérance, aux 17ème et 18ème siècles, ils réclament le droit de pouvoir défendre n’importe quelle opinion sans être menacé physiquement, de torture, d’emprisonnement ou de mort. Cela ne signifie pas, comme une certaine idéologie molle le laisse entendre toutes critiques doivent cesser au nom de la tolérance, comme semble le comprendre la Cour européenne des droits de l’homme. De même pour la laïcité. Entre véritables frères, mis sur un pied d’égalité, nous nous devons d’être francs. La folie humaine a déjà poussé très loin la logique du fanatisme. La laïcité est le meilleur rempart contre toute dérive de ce genre, mais elle doit pour cela camper fermement sur ses positions. Lorsque les hommes se considèrent comme frères, ils ne s’entrégorgent plus pour un oui ou un non, pour un nom propre ou un concept métaphysique. C’est dans son cadre que la discussion (religieuse ou non) peut se dérouler de façon apaisée. Le respect de la personne qui croit, exigée par la fraternité républicaine et laïque, ce n’est pas respecter la croyance en tant que telle. Quelle insulte à la raison ce serait ! Un nouveau « bâillon à l’esprit humain ? »

Si l’on considère le cas, lui aussi clinique, des Etats-Unis où la séparation n’est pas celle de l’indépendance de l’Etat à l’égard des pouvoirs religieux, mais l’indépendance du pouvoir des Eglises par rapport à l’Etat, on peut se rendre compte combien la neutralité et la pluralisme sont des notions qui vont à rebours de l’humanisme. C’est en effet au nom de ces principes que, dans certains Etats, le créationnisme de la Genèse biblique est mis au même niveau que l’évolutionnisme de la science moderne ! « Science de la création » comme « science de l’évolution ». Moïse comme Darwin ! Si ce n’est pas une régression, cela en a tout l’air… C’est au nom des mêmes principes que des sectes douteuses comme la Scientologie ou Moon, qui mettent bien souvent leur nez dans les affaires politiques, sont reconnues comme religions avec les exonérations d’impôt que cela implique ? Peut-on s’étonner alors que la France soit accusée aux Etats-Unis d’être un pays intolérant en matière religieuse par de nombreux juristes américains ?

La véritable laïcité est exigeante : elle oblige moralement chacun à soumettre ses propres opinions au feu de la critique (constructive). Ce n’est pas l’acceptation bête de ce qui est. Mais la volonté de rechercher sans répit ce qui devrait être. La laïcité est un concept plus fort que la neutralité religieuse ou que la simple tolérance : elle est l’exigence de la raison dans l’école et dans le débat public. Et toujours le respect au final. Je respecte, cela signifie étymologiquement que je garde une distance, j’accepte ce que je ne peux changer par la seule force de l’argumentation. C’est en ce sens que l’on peut dire que la laïcité est la condition d’une véritable fraternité entre les hommes.

Epilogue

« Nous y trouverons leur poussière et la trace de leur vertu » !

Tout comme la République, la laïcité est le fruit de l’effort : elle se gagne à la sueur du front, mais se perd sans rien faire, dans la mollesse et l’indifférence. Sans doute ne sera-t-elle jamais parfaite, car il y a toujours un écart entre les principes et leur application. Est-ce une raison suffisante pour la jeter aux orties ? Ce ne sont pas quelques ratés particuliers qui peuvent invalider un principe universel. Tout comme Sisyphe, le fils d’Eole, poussant son rocher vers le sommet d’une haute montagne, et risquant de se faire écraser au moindre relâchement, ainsi sommes-nous condamnés à lutter contre des forces réactionnaires, malheureusement co-naturelles à l’homme, qui prendront le dessus dès que notre vigilance se sera amenuisée. Le communautarisme, le modèle ethnique (nouveau nom pour « raciste »), l’intolérance religieuse, le cléricalisme ne sont pas si loin de nous dans le temps, et encore moins dans l’espace. Prenons garde à ne pas nous reposer sur nos éphémères lauriers… Nos ancêtres se sont battus pour eux mais aussi pour les générations futures ; ils ont construit, montant tantôt sur des barricades, tantôt à la tribune, selon la nature du pouvoir, un modèle de société que nous envient nombre de peuples encore sous le joug d’une dictature, d’une tyrannie ou d’une théocratie… Nous sommes comme assis sur une idée de plus en plus en décalage avec une réalité que nous laissons filer entre nos doigts, par indifférence, lâcheté ou découragement, et nous baillons aux corneilles. Les défaitistes de tout poil et de toutes les époques n’ont jamais rien eu d’autre à proposer que « l’adaptation au temps ». Que d’abandon politique dans cette formule ! Quel renoncement à ce qui fait de nous des hommes, capables de vouloir être maîtres de leur destin !

Ceux qui ont répondu à l’appel du 18 juin, disait De Gaulle, n’ont pas été les gens de « l’élite », ce furent les plus pauvres, les plus démunis, ceux qui n’avaient rien d’autre à perdre que leur honneur ; car les plus riches sont, eux, prisonniers de leurs richesses. La droite vichyste était avant tout la droite des petites affaires, la droite des économes-très-près-de-leurs-sous, qui préféraient voir la France s’effondrer plutôt que renoncer à leurs intérêts particuliers… Dans un discours à Londres daté du 1er avril 1942, De Gaulle s’exprima en ces termes : « Les gens qui s’étonnent de ne pas trouver parmi nous des politiciens usés, des académiciens somnolents, des hommes d’affaires manégés par les combinaisons, des généraux épuisés de grades, font penser à ces attardés des petites cours d’Europe qui, pendant la grande Révolution française, s’offusquaient de ne pas voir siéger Turgot, Necker et Loménie de Brienne, au Comité de Salut Public. Que voulez-vous ! » Aujourd’hui, l’esprit de Vichy se serait-il à nouveau incarné dans l’abandon, dans un souci purement affairiste, de défense mesquine des intérêts privés[19] ? Dans la molle acceptation d’une mondialisation libérale ? Et le recul de la laïcité dans certains esprits ne serait-il pas une autre face de la même pièce, ou plutôt du même « dollar » ? La révolte gronde… car l’âme immortelle de tous les républicains de France sera toujours auprès de nous !

« …l’Etat doit être laïc. J’entends par là un Etat qui au-dedans comme au-dehors aura ce caractère éminemment civil, positif, humain, des principes contenus dans l’immortelle Déclaration des droits qui forme la base de notre droit public depuis quatre-vingts ans, un Etat qui saura prendre position dans les affaires européennes en maintenant la vraie politique française. » Léon GAMBETTA, Discours de Belleville, 23 avril 1875.

 


[1] C’est au 9 septembre 1789 que remonte la distinction entre la gauche et la droite : les députés de l’Assemblée Nationale Constituante vont se répartir à la droite ou à la gauche du président de séance en fonction de leur opinion concernant le maintien ou la diminution des prérogatives royales, et plus particulièrement concernant le droit de veto du roi, à l’ordre de ce jour. Légitimistes et orléanistes d’un côté, jacobins et girondins de l’autre. Force est de constater que loin d’être une donnée universelle et métaphysique comme l’entendent les mystiques de la Droite et de la Gauche, la « bipartition » politique comporte toujours une grande part d’arbitraire et de contingence, qui diffère selon les époques. Aujourd’hui, le marxisme étant à l’agonie, et la nouvelle donne mondiale aidant, il nous revient de repenser ce clivage en fonction des problèmes spécifiques de notre époque, et en particulier en prenant au sérieux la nouvelle question gouvernementale posée par l’Union européenne et le « nouvel ordre mondial ». Quid de la France et de ses institutions, dont la laïcité qui va nous préoccuper ici ?
[2] Ce n’est pas tout à fait exact : l’ancien ministre socialiste Claude Allègre fustigeait, il y a quelques jours à peine, le « républicanisme », propre à la France, qui brimerait les « individus ». C’est à la mode : quand on rêve de jeter une idée dans la poubelle de l’histoire, on commence par l’affubler d’un joli « isme ».
[3] Le Monde Diplomatique, août 2003, « Aux origines des controverses sur la laïcité », pp. 18-19.
[4] A ne pas confondre avec le couple individuel/collectif. Il y a un sophisme, de mauvaise foi, à prétendre que la religion ne peut pas être une affaire seulement privée parce qu’elle aurait une dimension collective : une réunion d’individus athées, tout comme une cérémonie religieuse qui regroupe des croyants, restera toujours une réunion certes collective mais de nature privée. Ne mélangeons pas tout !
[5] « Il y a deux façons de faire la séparation, écrivait le pasteur Louis Laffon, directeur de La Vie Nouvelle, […] : ou bien vouloir laïciser l’Etat, ou bien vouloir détruire la religion […]. [Ceux qui rêvent de détruire par la loi toute Eglise et toute religion] nourrissent le rêve criminel et insensé de tous les despotes, qui, toujours, ont voulu régner sur la conscience humaine » (cité par A. Gresh, dans le Monde Diplomatique d’août 2003).
[6] « Tolérance » vient du latin tolerare : supporter, souffrir quelque chose ou quelqu’un… On ne tolère que ce dont ne peut pas se débarrasser facilement, mais qui néanmoins gêne. Il y a toujours quelque chose de méprisant à dire de quelqu’un que l’on « tolère » ce qu’il dit… L’Edit de Nantes a d’ailleurs été révoqué quelques décennies plus tard, en 1685, selon le bon vouloir d’un autre roi, Louis XIV. On ne peut fonder une société juste et durable sur un tel arbitraire.
[7] En 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen affirme, dans son article 10, que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses » : le principe de la liberté de conscience, et non simplement religieuse, fait ici sa première apparition officielle. La citoyenneté prime enfin sur l’appartenance confessionnelle, principe dont on constate très rapidement les effets concrets lors de la reconnaissance de la qualité de citoyen pour les juifs, obtenue à l’initiative de l’abbé Grégoire.
[8] La loi Jules Ferry du 28 mars 1882 rendait l’enseignement primaire gratuit, obligatoire et laïc, et celle du 30 octobre 1886 laïcisait le personnel enseignant.
[9] Article premier de la loi de 1905 : « La République assure la liberté de conscience […] ». Article 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ».
[10] Cet ouvrage de Jules Senger et Paul Barret est réédité depuis peu sous le titre Bismark chez Jules Ferry
dans la collection « La Documentation républicaine », Edimaf, 2001.
[11] Faut-il rappeler la ferveur avec laquelle la Révolution Française a été accueillie en Alsace ? Ou encore que les députés alsaciens et mosellans avaient voté à l’unanimité contre l’abandon de l’Alsace en 1871, qu’ils avaient encore vivement protesté contre l’annexion et pour la pratique de la langue française en 1874 lors de leur entrée au Parlement allemand ? Faut-il aussi rappeler que c’est d’Alsace que partit le mouvement pour l’instruction gratuite et obligatoire, avec Jean Macé qui réunit 350000 signatures pour cette seule Province en 1866 ?
[12] Propos de Catherine Lalumière, vice-présidente du Parlement Européen, ancienne du Cérès, saisis au vol par l’auteur lors du colloque Europe, Régions, République à Strasbourg en mai 2003.
[13] Henri Pena-Ruiz, La laïcité pour l’égalité, Mille et une Nuits, avril 2001, p. 102
[14] M. Sachot, professeur en sciences de l’éducation à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, Libération, 27 mai 2003
[15] Conformément à l’esprit des textes européens, un ‘libéral’ comme Alain Madelin prône le droit pour les parents de pouvoir choisir l’école de leurs enfants. En fonction de leurs salaires, évidemment, c’est-à-dire de leurs mérites…
[16] Mustapha Kemal, dit Atatürk, voulut faire de la Turquie un Etat-Nation sur le modèle français. « Alors que l’identité turco-ottomane semblait indissolublement liée à la tradition musulmane […], il affirma la citoyenneté turque des non-musulmans, supprima le droit coranique, interdit l’éducation religieuse, fit adopter les codes civil et pénal européens, nationalisa les fondations pieuses, chercha à éliminer le pouvoir des ulémas, imposa de transformer les vêtements, la coiffure, le calendrier liés à la tradition musulmane, et, finalement, élimina de la Constitution, en avril 1928, toute référence à l’islam », Dominique Schnapper, La communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Folio Essais, pp. 178-179
[17] Catherine Kintzler, « La tolérance, la laïcité et l’école », Le Nouvel Observateur, 17-23 juillet 2003
[18] Dominique Schnapper, ouvrage cité, p. 175
[19] L’augmentation des écarts de richesse et de l’inégalité n’a jamais été aussi grand  qu’aujourd’hui : le PDG de la compagnie Disney gagne aujourd’hui 8500 fois plus que son salarié de base ! Liberté ? Egalité ? Fraternité ?