Un non frileux, bête et xénophobe ?

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Les raisons avancées par les journalistes, éditorialistes et politiciens partisans du oui pour expliquer les « terribles résultats » au lendemain du scrutin du 29 mai 2005 montrent une nouvelle fois qu’ils restent sourds à la clameur populaire. Les journaux télévisés, la presse écrite, les ondes radiophoniques ne cessent de diffuser la même petite musique. On n’en attendait certes pas moins de la part de déçus du oui. Mais rarement la caricature aura été poussée aussi loin.

-  France rabougrie contre France moderne ?

Le non du 29 mai, entend-on, serait la victoire d’une France recroquevillée, repliée frileusement sur elle-même, « une France qui a peur d’elle-même » (Noël Mamère), en bref, une France xénophobe et arrogante, contre une autre France, elle, ouverte sur le monde, moderne, tournée vers l’avenir... Lors de la campagne référendaire déjà, les partisans du non furent grossièrement lepénisés, sans autre forme de procès. Réfléchir sur le cas du « plombier polonais » - ou du routier roumain, de l’architecte letton, ou encore du marin philippin, puisque la politique économique de l’Europe vise « au développement harmonieux du commerce mondial » (article III-314) - serait l’expression d’un racisme ambiant qui caractériserait cette « France rabougrie » (Bernard Kouchner). Comme si c’était les hommes et leur nationalité qui posaient problème, plutôt que les conditions de travail ou la mise en concurrence de droits et de pratiques différentes au sein des pays de l’Union.

Quand on est camionneur français, ne peut-on avoir légitimement peur de routiers polonais qui enchaînent 24h de travail sans aucun contrôle (il faut s’arrêter quelques instants sur l’article III-240) ? Ne peut-on pas être choqué lorsque des entreprises tchèques, portugaises ou autres, s’installant temporairement en France, fournissent les mêmes prestations que des entreprises françaises, avec un coût de main d’œuvre 20 à 30 % moins cher parce que les cotisations sociales sont payées dans le pays d’origine, et que les conditions de sécurité et de contrôle ne sont pas forcément garanties ? Est-ce être xénophobe que de défendre le droit du travail (qui est bien loin du « droit de travailler » de l’article II-75), de défendre l’emploi de proximité (parce que le coût de la casse sociale est souvent bien plus élevé à long terme que les gains des entreprises) ? Est-ce être xénophobe que de considérer que l’intérêt national peut primer sur l’intérêt d’élites européennes ? C’est comme si l’on nous demandait, au nom de l’amitié entre les peuples, de céder à tous les abandons. Il n’y aurait rien de plus désastreux que de laisser au Front national le monopole de la contestation sociale, de la même façon que nation et patriotisme (au départ valeur des républicains de 1789 et des résistants de 39-45) lui ont été jetés en pâture. Le « populisme » ne s’épanouit jamais sur du vide, il lui faut un terreau favorable qui est en train de se préparer, par le regard condescendant que nos élites "mondialisées" jettent sur les "masses populaires".

On peut d’ailleurs se demander où sont réellement la frilosité et le repli inquiet : n’y a-t-il pas quelque chose de pathologique à ne plus vouloir assumer la France, son histoire et sa grandeur quand le monde entier est toujours en attente de ses prises de position, face aux empires quels qu’ils soient ? Ne sont-ce pas ceux-là mêmes les rabougris qui n’osent plus croire en la puissance symbolique d’une nation millénaire ? Comment peut-on prétendre construire l’Europe sur une base aussi peu solide ? Car l’Europe ne doit pas se faire sans, ni contre les peuples. Et que dire de ceux qui n’ont eu de cesse de parler de façon méprisante du « débat franco-français » ? Quelle insulte à la démocratie ! D’autant que quasiment tous les peuples européens ont été privés de ce débat, si riche en France.

-  L’aspiration politique venue des profondeurs

Le non du 29 mai serait aussi une victoire de la bêtise contre l’intelligence. S’ils sont moins nombreux à le clamer haut et fort qu’à le penser tout bas, il fallait tout l’aplomb de l’académicien Alain Decaux pour se permettre de décocher le trait durant la campagne référendaire : « les partisans du non ne réfléchissent pas ! ». Les réactions de l’après-vote ne sont pas plus avenantes. « De toute façon, quelle que soit la question, les français auraient voté non » (Hollande&Cie). Entendre : ils n’ont pas saisi l’enjeu du scrutin et ont préféré s’en servir comme défouloir pour leurs pulsions et leurs colères irrationnelles. Les français se seraient trompés de débat : la preuve, ils ont voté « non » parce que le chômage monte, parce qu’il y a des délocalisations, parce que les services publics sont libéralisés puis privatisés, parce qu’ils s’imaginent que leur modèle social est menacé... Que n’ont-ils pas patienté jusqu’en 2007 pour exprimer leur mécontentement à l’égard de leur gouvernement au lieu de se venger sur notre belle Europe ? C’est oublier que la politique de la France, et en particulier sur le plan économique, est globalement arraisonnée aux institutions européennes : le budget de la France est soumis à la Commission avant approbation, 80% des lois françaises sont des transpositions de directives européennes... Ainsi, il aurait fallu attendre 2007 pour élire un nouveau gouvernement qui aurait été encore plus inféodé à la logique libérale de l’Union gravée dans le Traité Constitutionnel. Dès lors que ce dernier aurait bénéficié de la légitimité populaire de 25 peuples, le carcan aurait en effet été difficile voire impossible à fissurer.

Ce qu’on nous demandait, c’était un coup d’Etat opéré par le peuple lui-même contre lui-même. On pensait se débarrasser une fois pour toute de la politique, au profit de la « saine gestion » par des élites éclairées. On pensait pouvoir transformer définitivement un peuple de citoyens en un agrégat de consommateurs individualisés. Or les français ont bel et bien lu ce texte. C’est leur faire injure que de supposer le contraire. Oh, certes, pas en entier, mais avait-on vraiment besoin de lire les centaines de pages de cette Bible économique pour en saisir les orientations majeures ? Et dans la mesure où nombreuses étaient les dispositions déjà en application, car inscrites dans les traités en vigueur, ne pouvait-on pas facilement se tourner vers l’expérience concrète de plusieurs décennies de politiques libérales pour en percevoir les conséquences ?

Oui, c’est vrai, ce grand « non » français a des allures de 1789... Et ils sont bien ennuyés ceux qui pensaient pouvoir enfiler les charentaises du Traité Constitutionnel et enfin se reposer dans leur tour d’ivoire. Car le « plan B » existe bien, mais il est exigeant, c’est celui du débat populaire, en France et en Europe : ce qu’il faut faire maintenant, c’est de la politique ! Voilà pourquoi la France est soulagée. On a voulu la museler, l’étouffer, l’endormir. Mais elle réclame à nouveau son dû : la grande politique. Qui saura entendre ce cri ?

Sarkozy semble avoir compris cela sur la forme (volontarisme, dynamisme, coudées franches, coups de pieds dans la fourmilière, tout ce qui fait son style), mais sûrement pas sur le fond. Et c’est en cela qu’il est dangereux. La France n’est fondamentalement pas libérale : toutes les analyses sociologiques le montrent. La voie sociale-libérale empruntée par les autres partis européens ne convainc pas. Or le projet de Sarkozy (qui sait avancer masqué, comme tout habile orateur) ressemble aux remèdes du médecin malgré lui de Molière. La purge libérale ne vous convient pas ? Redoublons d’efforts ! Purgeons, purgeons encore !

-  Le oui est un petit oui

Il faudra bien qu’un jour l’autisme cède la place à l’autocritique. Car le non français n’est pas un petit non, prononcé du bout des lèvres. La participation électorale n’a pas été aussi élevée depuis vingt ans. Quand il s’agit d’élire des représentants que l’on considère souvent par avance comme prédestinés à la trahison (c’est malheureusement l’expérience politique qui parle), le vote s’érode. Et là, soudain, la question posée est directement politique : on demande son avis au peuple sur le contenu des politiques et il se mobilise en masse. Le refus cinglant des français est un non de résistance, car il en fallait du courage pour résister à la déferlante bien-pensante qui sommait de voter oui sous peine de catastrophe universelle (crise économique, désintégration politique de la France, etc.) ! A l’inverse, le oui est un petit oui. Combien sont-ils ceux qui sont allés voter oui à reculons, en se disant « tout de même, ce serait dommage de casser tout ça », mais la méfiance malgré tout chevillée au corps ? Souvent même, c’est le oui qui se trompait d’objet, en votant pour une Europe idéale et utopique, lointaine mais espérée, et non pas pour une Constitution que l’on avouait « très imparfaite », « comportant beaucoup de points négatifs, mais enfin ! Que voulez-vous ? C’est la marche de l’histoire ». C’était ignorer que ce sont les peuples qui font leur histoire.

Le plus dur est évidemment devant nous. Un nouveau champ politique s’est ouvert le 29 mai. Il reste à se l’approprier, à l’entretenir, à y semer de nouvelles graines politiques pour que de jeunes arbres viennent enfin remplacer les vieux troncs vermoulus.

Mathieu Lavarenne

Publié le 30 mai 2005 sur les-europes.org

 

PS : En 2007-2008, le Traité de Lisbonne remplace le projet de Traité Constitutionnel Européen, avec le même contenu, plus difficile d'accès, et par voie parlementaire uniquement. Cette profonde rupture ouvre une ère politique nouvelle dont nous n'avons pas fini de vivre les répercussions.

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