Les maux du vocabulaire
Ce que souligne le rapport Bentolila

Après la grammaire et le calcul mental, le ministre de l’Education nationale annonce qu’« une circulaire sur l’acquisition du vocabulaire à l’école primaire, y compris l’école maternelle, sera signée et publiée dans les prochains jours ». Gilles de Robien reprend en effet les principales préconisations du rapport remis, le 6 mars dernier, par le linguiste Alain Bentolila, qui propose deux « leçons de mots » d’une demi-heure par semaine dès la maternelle.

Le problème est criant : à l’entrée au CE1, les meilleurs élèves maîtrisent 8000 mots, les moins bons 3000. Sachant qu’un enfant apprend en moyenne 1000 mots par an durant les premières années, cela fait 5 ans d’écart dans les apprentissages. « Quand un enfant arrive au CP avec trop peu de vocabulaire, même si la méthode d’apprentissage de la lecture est excellente, il aura du mal à apprendre à lire », explique Alain Bentolila. Au collège et au lycée, le problème n’est pas moindre, et nombreux sont les élèves qui butent fréquemment sur du vocabulaire, bien souvent ordinaire.

Après cette annonce, des bons esprits et certains syndicats ont fait comme si le Ministre inventait la poudre en demandant aux enseignants d’apprendre du vocabulaire à leurs élèves, comme s’ils ne le faisaient pas actuellement. Toutefois les croyances éducatives des dernières décennies ont réellement mis à mal la possibilité pour les élèves d’accéder à un vocabulaire suffisamment riche. Plusieurs raisons à cela :
- une idéologie perdure selon laquelle l’élève devrait globalement “apprendre par lui-même”, quand ce n’est pas formuler par lui-même les propres termes de sa leçon, car la parole transmissive de l’enseignant serait suspecte d’imposer une norme exogène à l’enfant, sommé de se construire par lui-même ;
- les exigences littéraires ont considérablement chuté avec la massification de l’école : il s’agirait de donner aux élèves à lire des « textes qui leur parlent », des « ouvrages à leur portée » et non plus de grands textes de la littérature classique, certes plus difficiles, mais au vocabulaire plus riche. Il suffit d’ailleurs de feuilleter quelques manuels de français, disponibles dans le commerce, et les comparer avec d’anciens manuels, ou encore de consulter les sujets d’examens, qui pullulent de textes démagogiques, allant de l’article relatant un fait divers ou une interview sportive, à toute une panoplie de littérature mineure.

Mais tout ne peut être mis sur le dos de l’école, la responsabilité est collective :
- au nom d’une certaine idéologie du “loisir” et de la “détente”, certains parents, démobilisés de leurs responsabilités éducatives par l’idéologie spontanéiste, considèrent que leurs enfants ne doivent pas “travailler” en dehors du temps scolaire, étant entendu que tout ce qui peut s’assimiler à une logique d’apprentissage relève du “travail” ;
- la “culture” télévisuelle, sur laquelle se reposent précisément certains parents, n’apporte pas aux enfants un nombre de mots considérable, il suffit pour s’en rendre compte de regarder quelques instants les dessins animés à la mode, ou les séries pour adolescents ;
- des maisons d’édition, par démagogie mercantile, cèdent à la facilité : ainsi la fameuse Bibliothèque Rose (créée en 1856) simplifie outrageusement ses classiques au prétexte que le vocabulaire serait trop difficile et que le passé simple serait moins compréhensible que le passé composé. Les éditions Hachette ont mis cette réforme en avant, comme un « point positif ». Non contents d’être “relookés” à la sauce moderne, les personnages du célèbre Club des Cinq vont-ils bientôt communiquer par SMS ?

La réforme suggérée par M. de Robien semble aller dans le bon sens, on peut cependant se demander s’il est vraiment nécessaire de fixer nationalement des listes de 365 mots par an « que tous les élèves devront connaître, classe après classe, des plus simples aux plus complexes ». Sur quels critères s’appuiera-t-on pour éviter les querelles idéologiques ?