Emmanuel Todd : une démystification du libre échange (vidéo - 19’58")

ToddEmmanuel Todd est un sociologue, historien et démographe, qui s’exprime peu dans les médias. Interrogé sur RMC le 4 avril dernier, il a livré ses analyses concernant la vacuité de la campagne électorale, dont les principaux protagonistes évacuent les questions fondamentales, la première d’entre elles étant le dogme du libre échange. Bataillant contre ceux qui considèrent que la mondialisation est un phénomène inéluctable devant lequel les politiques devraient courber l’échine, il évoque aussi la montée des inégalités, la volonté américaine d’agresser l’Iran et l’inconstance de Nicolas Sarkozy.

Principaux points abordés par Emmanuel Todd dans la vidéo reproduite ci-dessous :

- Le libre échange, point obscur de la campagne : La crise actuelle résulte d’un déficit de l’offre politique. Les principaux candidats n’affrontent pas la vraie question qui est celle du libre échange. La situation économique, la pression sur les salaires, la montée des inégalités sont les conséquences de l’ultralibéralisme, et les classes supérieures (politiques, économistes...) sont majoritairement dans une attitude d’abandon devant la globalisation, présentée comme une fatalité. Pourtant, en économie, ce qu’on peut faire, c’est ce qu’on croit possible. Les “déclinologues” décrivent la population française comme une bande d’arriérés, alors qu’elle est plutôt en avance. Les classes moyennes et populaires, toujours plus exaspérées, s’appauvrissent, tandis que les 20% d’en haut voient leurs revenus augmenter et s’enferment dans une logique de confrontation.

- Le protectionnisme contre le libre échange : Une solution, facile à concevoir sur le plan technique, est le protectionnisme qui est une méthode de protection tarifaire, ou de quotas, qui permet de mettre une partie des activités économiques à l’abri de la pression salariale de pays à bas coût de main d’oeuvre. C’est aussi un instrument de relance de la demande globale par la montée des salaires [voir le site www.protectionnisme.eu dont E. Todd est un contributeur]. Le seul protectionnisme convenable serait l’échelle européenne.

- Le débat sur l’identité nationale et l’immigration : Lorsque les vrais problèmes ne sont pas posés, on recherche souvent un bouc émissaire. Parler d’immigration ne coûte pas cher, mais il y a un risque de faire lever des forces monstrueuses. Toutefois, la France n’est pas menacée par le déchaînement du racisme, car l’affaire de la société française est plutôt le conflit de classes. Ce débat ne profitera pas à Nicolas Sarkozy. De plus, si certains parlent de quitter la France en cas de victoire de tel ou tel, ce sont des bravades. Aussi privilégiés soient-ils, les Français sont possédés par leur culture. Les classes supérieures parlent en général un anglais exécrable et seraient incapables de vivre agréablement ailleurs qu’en France.

- L’Iran : La politique étrangère est un autre domaine où les principaux candidats se font discrets. Il serait important de ne pas suivre les américains dans une éventuelle agression contre l’Iran. Certes, c’est un pays dont le président est peu sympathique, mais qui est devenu minoritaire, à causes de ses dérapages sur l’holocauste. C’est un pays qui se modernise, dont le taux de fécondité est de 2 enfants par femme, et qui est traversé par des tendances démocratiques très profondes. C’est donc un pays avec lequel il faut être patient et qu’il faut reconnaître comme une puissance régionale.

- Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy : Sarkozy serait-il à la hauteur d’un tel défi international, comme l’a été Jacques Chirac avec l’Irak ? On a connu Sarkozy pro-américain et atlantiste, puis national-républicain, avec les discours rédigés par Henri Guaino, et enfin pétainiste avec le débat sur l’immigration et l’identité nationale. Comme son slogan l’affirme : « Avec Nicolas Sarkozy, tout est possible ». C’est cela le problème. Si Chirac a de nombreux défauts (erratique, incapable d’accoucher d’un programme économique...), c’est néanmoins un homme ancré dans la tradition française et qui a un tempérament démocratique, capable de parler de la même façon à un intellectuel parisien ou à un paysan du plateau des milles vaches. Sarkozy, au contraire, c’est l’élu de Neuilly, l’homme des riches qui promet d’être dur aux faibles et qui ne croit pas en l’égalité. Il ne fera certainement pas un bon score aux élections.

 

Emmanuel Todd invité de Bourdin &Co RMC
envoyé par rmc

Commentaires :

- Avant d’être une crise économique ou institutionnelle, la crise que nous traversons est avant tout politique. Je partage avec Emmanuel Todd l’avis que la question de la réglementation du commerce, de la finance et de la monnaie, est essentielle. Mais quelle devra être la position de la France si ses partenaires européens ne sont pas aussi enclins qu’elle à remettre en cause le dogme du libre échange ? Nous devons certes chercher à convaincre nos voisins du bien-fondé de nos vues politiques, mais nous ne devons négliger aucun partenariat avec des pays non-européens, qui attendent qu’une des grandes puissances politiques mondiales remette sur la table les traités internationaux.

- Il s’agit évidemment de tirer toutes les leçons de la désastreuse guerre d’Irak, qui loin d’avoir démocratisé le Moyen-Orient, comme les néoconservateurs américains le prétendaient, a attisé le terrorisme et augmenté les risques d’un conflit de civilisation. Mais cela, la diplomatie française en avait déjà fort justement averti les Etats-Unis. Il conviendra d’être au moins aussi ferme, si d’aventure une nouvelle intervention militaire devait être sérieusement envisagée. La politique d’indépendance de la France doit être fortifiée.