Nouveau traité européen : complexe simplification et franche trahison

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Jeudi 18 octobre, le Journal Télévisé de 20 h sur France2, après avoir traité des mouvements de grève du jour, s'est étendu très longuement sur le divorce des époux Sarkozy. En troisième position, le sommet européen de Lisbonne n’a, quant à lui, eu droit qu’à quelques secondes. Juste le temps de dire que le Président Sarkozy était soi-disant « à l'origine » d’un nouveau Traité européen (qui n'a de « simplifié » que le nom, car il est en fait très long et très tortueux : plus de 256 pages, un sac de noeuds très complexe, des références externes juridiquement contraignantes, de nombreux protocoles additionnels, etc.), tout en signalant rapidement que, d’ailleurs, ce « nouveau » Traité reprenait l'essentiel des dispositions du Traité Constitutionnel de 2005. Pour passer illico à la suite. Comme si c'était anodin !

En effet, si Nicolas Sarkozy avait certes parlé d'un « mini-traité institutionnel » durant sa campagne présidentielle, nous avons en fait devant nous une copie à 98% du TCE, refusé le 29 mai 2005 pour de très nombreuses raisons qui ne peuvent pas se résumer aux 2% qui ont été abandonnés. De fait, l'esprit en reste profondément le même. Les seules choses qui changent sont minimes. C'est l'abandon de l'inscription des symboles européens (qui pourtant existent déjà), c’est le changement de nomination pour le "Ministre des affaires étrangères", remaquillé en "Haut représentant". Et l’entourloupe sur l’abandon de la concurrence comme finalité pour en faire un moyen, il faudra bien que, concrètement, on nous l’explique un jour. Entendez : si nous privatisons la société XYZ, ce n’est pas une fin en soi, c’est juste un moyen. Que l’on soit d’accord ou pas, ponctuellement ou globalement, avec les privatisations, qu’est-ce que cela change en réalité ? Rien du tout. Poudre de Perlimpinpin.

Que l'on ait voté oui ou non en 2005 ne devrait rien changer. Le fait reste le même et doit choquer toute personne respectueuse de la démocratie et de ses règles. Nicolas Sarkozy avait affirmé, lors de son débat du second tour face à Ségolène Royal, que le TCE était bel et bien enterré, et qu'il ne trahirait pas le vote des Français, mais qu’il ferait adopter un petit machin de rien du tout qui permettrait juste de fonctionner à 27, et bla bla bla, et c’est pour cela qu’il n’y aurait pas besoin de referendum. Mais les promesses ne doivent pas engager seulement ceux qui y croient…

Le sommet de cette affaire, c'est que c'est "la" France (M. Sarkozy) qui remet sur les rails ce que "la" France (le Peuple) a rejeté. Affaire de pénitence ? Toujours est-il que les autres dirigeants européens ont tout intérêt à laisser croire que c'est l'initiative "géniale" du président Français qui est à l'origine de cette copie aménagée du TCE... Mais les Français ne sont pourtant pas dupes.

Alors il faudrait que l’on en parle le plus possible dans les médias, il faudrait un débat à la hauteur de celui de 2005, qui avait pu nous donner une haute opinion de notre démocratie, et qui avait étonné le reste de l’Europe. Mais l'espace médiatique est de plus en plus saturé par des sujets pipoles (divorce au sommet, infanticides, chiens méchants, chasse au pédophile, etc.). D’accord, Nicolas est célibataire. Avis aux amatrices. Cela dit, cela ne devrait faire qu’un petit encart dans un coin de journal, dont on parlerait certes beaucoup au bistro et au boulot, ou encore dans la presse "spécialisée" dans les ragots de mère Michèle. Mais que cela éclipse en grande partie le reste de l'actualité, c'est très inquiétant sur l'état de santé de notre sphère médiatique. La logique individualiste et sentimentaliste semble avoir pris le dessus. Sans doute notre président y est pour quelque chose. Mais comme nous sommes pour quelque chose à sa présence à la présidence... Bref. Il est d’ailleurs remarquable que « l’opposition » joue le même jeu de l’instrumentalisation médiatique de la vie privée (un divorce, tiens, cela rappelle quelque chose… François et Marie-Ségolène…).

Quoiqu’il en soit, il n'y a pas que le divorce du Chef de l'Etat qui est sans précédent dans l'histoire de la Vème République, mais aussi le fait qu'un Président puisse vouloir contourner aussi frontalement le résultat d'un referendum populaire. Pis, en disant que la France, coupable d’avoir dit "non" en 2005, doit se racheter en ratifiant le texte la première, sans grand débat, avant la fin décembre : "après avoir bloqué la Constitution, vous comprendrez qu'en tant que chef de l'Etat, je ne verrai que des avantages à ce que la France montre l'exemple de l'adoption de nouvelles institutions". En d'autres temps, on aurait parlé de « Haute Trahison ». Certains parlent de Coup d’Etat. Et en effet, cela y confine. Et que chantent nos médias pendant ce temps ? La même rengaine : « la construction européenne repart du bon pied, deux ans après le non français au TCE » (JT du 19 octobre, France 2)… Ah la la, si on avait pu l’éviter ce fichu referendum, oh, si Chirac ne s’était pas avisé de consulter le peuple pour une question aussi fondamentale… Car les Français sont sans doute vraiment très frileux et très réactionnaires, ou alors incapable de comprendre les enjeux d’une question si sérieuse. C’est pour cela qu’il faut contourner leur vote quand il ne va pas dans le sens de l'élite dirigeante. Est-ce donc cela, la démocratie postmoderne ? Drôle de conception de la démocratie sans le peuple. Pourtant il existe bien un mot pour cela : l’oligarchie.

Las, c’est toujours le même "argumentaire" qu’on nous ressert, présentant le "non" démocratique des Français comme une catastrophe, une impasse... Mais pour qui ? Pour ceux qui, au nom de la sauvegarde de la voix Française dans le monde, cherchent dans le fédéralisme « la » solution politique. Parce que la France serait un petit pays qui ne pèserait pas grand-chose s’il ne s’intégrait pas à une Europe-puissance. Car enfin, nous sommes à l’heure de « la mondialisation »… Ce défaitisme, ce fatalisme français nous a malheureusement déjà mené bien bas. Or la voix d'un individu particulier dans un ensemble qui ne pense pas comme lui (par exemple un républicain dans une association de libéraux) a toutes les chances d'être amenuisée. C'est ce que De Gaulle avait compris quand il avait tout misé sur l'indépendance de la France à l'égard des deux blocs, soviétiques et US durant la guerre froide. Jamais la voix de la France n'avait été si forte (qu'on soit d'accord ou non avec ce qu' « elle » disait à ce moment, peu importe).

Contrairement à ce ressassent nos « déclinologues » nationaux, internationaux et transnationaux, la France est toujours une grande puissance symbolique, historique et politique, dont la voix est entendue, et souvent attendue dans le monde. Qu’on se souvienne de sa prise de position contre la guerre en Irak en 2003. Jamais cela n’aurait été possible avec un ministre européen des affaires étrangères, c’est évident. Certes, cela n’a pas empêché les Américains d’y aller, mais cela a brisé la logique de deux mondes qui s’affronteraient, la logique du conflit des civilisations que certains appellent de leurs voeux, en apprentis sorciers qu’ils sont. D’ailleurs, un hypothétique « non » européen n’aurait pas plus empêché les Etats-Unis de mettre en œuvre leur puissante machine de guerre contre un pays qu’ils avaient décidé d’émietter. Mais la question ne se pose pas, puisque la majeure partie de nos voisins sont explicitement atlantistes, et pleinement intégrés à l’Otan. Ce que Hervé Morin, notre Ministre de la Défense, issu des troupes de Bayrou, souhaite pour la France : un retour au bercail. Avec la bénédiction du Président. On est bien loin de l’Europe-puissance…

Il faudra s’y faire. L'Europe n'est pas une Nation, et même si on peut en rêver, elle est très loin de le devenir. La grande faiblesse des Français est de penser l'Europe sur le modèle d'une grande France, alors qu’elle en est actuellement l'antithèse sur de trop nombreux points. Le modèle d'une Europe rivalisant avec les puissances économiques et militaires du moment est un leurre, qui finira par s’effondrer, s’émietter dans un communautarisme irresponsable, voire un ethnicisme très dangereux. Car les logiques de désintégration sont déjà à l’œuvre : en Belgique, en Espagne, sans parler de l’ex-Yougoslavie… avec le regard bienveillant des instances européennes, de la plupart de nos partis politiques, français ou non, et le soutien plus ou moins officiel de certains gouvernements européens. Ouvrons les yeux. Notre pudeur politique montre ses limites. Le modèle fédéral et régionaliste a par ailleurs déjà bien entamé les Institutions de la République française, et le mouvement ne semble pas s’inverser avec la présidence actuelle. Rappelons nous que Nicolas Sarkozy était, à la suite de Lionel Jospin,  à l’origine du referendum “local” pour une plus grande autonomie de la Corse, ce que les Corses avaient eu la bonne idée de refuser, malgré tout le vacarme médiatique en faveur du oui.

A moins de vouloir que la France ne régresse définitivement et devienne une Province d'un Empire politiquement et administrativement “anglosaxonnisé”. Bref en faire une petite Californie, au mieux. Mais qu'y gagneront les Peuples ? Que deviendra notre République quand elle sera totalement atomisée et balkanisée dans une logique fédérale qui ne correspond pas du tout à son expérience historique et à son potentiel politique ?

Mais pour le moment : un REFERENDUM ! Puisque nous sommes à nouveau au pied du mur.

Parlons-en autour de nous. Ecrivons à nos politiques, un mail est vite envoyé. Creusons la question. Montrons que nous ne sommes pas prêts à avaler les plus grosses couleuvres avec tant de facilité. En fait, soyons à la hauteur de notre réputation politique.

Mathieu Lavarenne

 

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Sur le 29 mai 2005 :

29 mai 2005 : Quelques articles suffisent à dire "non" !

29 mai 2005 : Un non frileux, bête et xénophobe ?... Une secousse politique.

Sur la trahison du Traité de Lisbonne :

14 février 2008 : le traité européen de Lisbonne, une ratification illégitime sur fond de désinformation.

10 février 2008 : Un couvercle sur la marmite. La sourde révolte contre l'adoption en catimini du traité de Lisbonne.

19 janvier 2008 : Les coulisses du Traité de Lisbonne, ou comment tout a été fait pour contourner le "non" des Français.

20 octobre 2007 : L'entourloupe de M. Sarkozy. Nouveau traité européen : complexe simplification et franche trahison.

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20 novembre 2011 : Déséquilibre européen : L'Europe, l'Europe, l'Europe ?

22 juin 2011 : La question européenne