26 janvier 2008
L'industrie française en berne
Arcelor-Mittal saborde Gandrange
Il y a deux ans, en janvier 2006, la société
anglo-indienne Mittal-Steel lançait une OPA hostile sur Arcelor, numéro
un mondial de l’acier, déjà né en 2002 de la fusion de trois
sidérurgistes européens : Aceralia (Espagne), Arbed (Luxembourg) et
Usinor (France).
Fin juin 2006, la création du groupe Arcelor-Mittal était annoncée. Pour se donner une image plus sociale, le groupe faisait alors visiter une des aciéries d’Arcelor, présentée comme modèle, à Gandrange en Moselle, dans laquelle il promettait d’investir. Cette “vitrine” servit à montrer aux actionnaires, aux politiques et au grand public son savoir-faire industriel et les possibles "synergies locales" avec les sites voisins d’Arcelor. Or cet établissement, à l’encontre des promesses faites, va être liquidé. Il y a une semaine en effet, le 16 janvier, lors d’un comité extraordinaire d’entreprise au siège du groupe à Luxembourg, Arcelor-Mittal annonçait la fermeture de l’aciérie électrique et du laminoir lourd. Seuls subsisteront, pour l’instant, le centre de recherche et le laminoir à fil. Près de 600 emplois sur un millier seront supprimés d’ici 2009.
Au bout d’un an et demi, Arcelor-Mittal fait donc tomber les masques. Une perte de plus de 30 millions d’euros pour 2007 est certes invoquée par la direction. Pourtant le site est viable sur le long terme, et l’expérience professionnelle des employés est réelle. Les retours sur l’investissement semblent sans doute trop peu élevés aux yeux des dirigeants et des actionnaires. C’est une catastrophe pour la ville et pour la région : Gandrange, modeste ville de 2.600 habitants, perçoit 70 % de ses revenus grâce aux taxes liées au site industriel. Sans compter le coût social et politique d’une telle manœuvre économique.
En réaction, David Martinon, porte-parole de la Présidence, annonçait jeudi 24 janvier que Nicolas Sarkozy souhaite rencontrer en début de semaine Lakshmi Mittal, le PDG du groupe, qu’il a déjà reçu officiellement par ailleurs. Mais que se permettra-t-il de dire à ce milliardaire indien, ami de François Pinault, nouveau membre du CA d’EADS et récent mécène du Musée national des Arts asiatiques à Paris, si ce n’est de négocier quelques reclassements et quelques nouvelles promesses pour l’avenir ? On perçoit évidemment les limites de cette “politique” industrielle acquise à la logique de la globalisation.
Il faut aussi dire qu’en 2004, les noces de la fille Mittal se sont déroulées en grandes pompes aux châteaux de Versailles, Saint-Cloud et Vaux-le-Vicomte, lors d’un des mariages les plus coûteux de tous les temps, avec 55 millions euros de dépenses. N’y a-t-il pas là de quoi faire rêver notre Président ? A défaut des Français…
22 janvier 2008
La Cour européenne des droits de l’Homme casse une décision du Conseil d’Etat français
Le droit européen contre les Peuples
Au nom
de la Convention européenne des droits de l’Homme, ratifiée en 1953 par
le Conseil de l’Europe, la Cour de Strasbourg a en effet donné raison à
une Française de 45 ans qui avait porté plainte parce que sa demande
d’agrément pour adopter un enfant avait été rejetée « en raison de son homosexualité ».
La plaignante a reçu 10.000 euros pour dommage moral. En 1998, après
une fin de non-recevoir suite à l’enquête sociale, le Conseil général
du Jura lui refusait effectivement cette demande, décision confirmée in fine en 2002 par un arrêt du Conseil d’Etat. Or « le
Conseil d’État est l’échelon suprême de la juridiction administrative,
qui juge les litiges entre les particuliers et l’administration », selon la définition même donnée par le site officiel de cette institution républicaine. Que l’on soit pour ou contre l’adoption d’enfants par
les couples homosexuels ne change rien. La modalité de cette décision
est un danger pour la démocratie. Car que vaut-elle cette démocratie si
la Cour européenne des droits de l’Homme peut ainsi en juge suprême,
au-delà de la souveraineté des peuples, casser une décision de « la plus haute juridiction administrative en France » ? De plus, lors de la procédure devant la Cour
européenne, les associations de défenses des homosexuels ont
exceptionnellement été autorisées à intervenir en qualité de tiers
(l’Association des Parents et futurs Parents Gays et Lesbiens, the
European Region of the International Lesbian and Gay Association, et la
British Agencies for Adoption and Fostering, de même que la Fédération
Internationale des ligues des Droits de l’Homme). Aussi respectables
que puissent être ou non ces associations, c’est la reconnaissance
officielle, dans ce contexte juridique, d’une logique proprement
anglo-saxonne et anti-républicaine : le lobbying. La République humiliée Humiliation plus grave encore, le candidat à la
présidentielle Nicolas Sarkozy avait fermement affirmé, à plusieurs
reprises dans sa campagne, qu’il était lui-même opposé à une telle
réforme. Que cette position plaise ou non, force est de constater que
pour réformer notre pays il n’est apparemment plus besoin de passer par
la Loi, expression du suffrage universel, et donc du Peuple. Il suffit
du revirement capricieux de quelques juges “européens” (en l’occurrence
10 juges, contre 7 dont le juge français) pour dire à la France ce
qu’elle doit faire. En effet, en 2002, la Cour de Strasbourg avait
débouté un homosexuel français qui se plaignait de la même situation,
mais la position européenne a changé entre temps, simplement parce
qu’une majorité des juges représentent désormais des Etats qui ont
accepté l’adoption pour les homosexuels. Sans qu’il n’y ait débat en
France sur le sujet. Ni dans les médias, ni dans les chaumières, ni
même dans l’hémicycle des députés français. Sans compter que personne
n’a pour le moment entendu Nicolas Sarkozy réagir à ce désaveu
caractérisé. Il n’est peut-être pas encore, comme sous la IIIème et la
IVème République, un Président inaugurateur de chrysanthèmes dont se
moquait De Gaulle, mais il y ressemble de plus en plus. En outre, si la
loi de la majorité venait à tout règlementer en Europe, il ne restera
bientôt plus grand chose de ce qui caractérise la République française
et qui pourrait au contraire en faire un exemple. Encore une fois, on peut être pour ou contre le
principe de l’adoption pour les couples homosexuels, la question qui se
pose maintenant est de savoir jusqu’où pourra-t-on imposer aux Français
(qui croient encore un peu à la politique) des choix de civilisation
qui ne résultent pas du suffrage universel, ni direct, ni indirect.
Cette fois, c’est l’adoption, mais la prochaine fois ce sera le mariage
des homosexuels (à rebours de la loi française actuelle, que cela
plaise ou non), ce sera la reconnaissance des minorités ethniques,
l’atteinte à la laïcité au nom de la lutte contre les discriminations
religieuses. Et la boîte de Pandore de tous les communautarismes sera
ouverte... Rappelons encore que la fameuse Charte des droits fondamentaux,
partie intégrante de feu le TCE, tout comme du “nouveau” Traité de
Lisbonne, son corps glorieux, sera une des pierres angulaires de
l’accroissement de cette dérive de l’Union européenne [1].
Une autre pierre angulaire étant le renoncement des politiques et de
nombreux citoyens, toujours bercés par l’illusion d’un fédéralisme
salvateur. Or cette Europe que nous avons sous les yeux s’enfonce de
plus en plus dans un modèle oligarchique et anti-démocratique.
L’affaire de la ratification à venir du Traité de Lisbonne, copie
complexifiée du TCE rejeté par référendum par 55% des Français, en est
l’exemple le plus illustre. [1] Le préambule de la Charte des droits fondamentaux "réaffirme [...] les droits qui résultent notammentde la jurisprudence [...] de la Cour européenne des droits de l’homme". [...]
Le suffrage universel et la souveraineté des
Peuples sont-ils devenus des archaïsmes désuets ? La République, en
Europe, est-elle un régime dépassé ? C’est ce que l’on peut se demander
à la lecture de cette information datée du 22 janvier 2008 : la Cour
européenne des droits de l’homme (CEDH) vient de condamner la France
pour « discrimination », mais surtout de casser une décision du Conseil d’Etat et d’humilier du même coup le Président de la République.
21 janvier 2008
L’homme de la rupture des digues civilisationnelles
La laïcité bafouée par le Président Sarkozy
Treize. C’est le nombre de fois que Nicolas
Sarkozy a cité « Dieu » dans son discours de Ryad, en Arabie Saoudite
ce lundi 14 janvier, devant le roi Abdallah. Pas seulement comme un
concept théorique. Mais en s’impliquant personnellement, par un acte de
reconnaissance et de foi. C’est la laïcité qui en est ébranlée.
Dieu en République
En effet, ce n’est pas seulement le mot “Dieu” qui a
été cité, comme nom commun ou encore dans une expression courante, mais
c’est la “réalité divine” elle-même qui a été convoquée. Non par
l’individu Nicolas S. dans un cadre privé, ce qui n’aurait rien eu de
choquant, mais par le Président N. Sarkozy en représentation publique.
Au nom de la France. Jamais avait-on vu ça en République, du moins pas
depuis la loi de séparation entre les Eglises et l’Etat de 1905, que le
Président ne désespère pas de « toiletter » prochainement [1]. C’était presque du Bush dans le texte… Car non content
de suivre la ligne diplomatique des Etats-Unis, il fallait encore que
notre Président tente d’aligner la France sur la religiosité
américaine. Notons le côté cocasse de ce discours prononcé dans une
monarchie pétrolière, devant les représentants d’un Islam dont
l’interprétation laisse souvent à désirer. A quelques jours d’écarts
seulement de la visite officielle de Georges W. Bush dans le même pays,
sur fond de conflit “civilisationnel” avec l’Iran voisin. « Sans doute, Musulmans, Juifs et Chrétiens ne croient-ils pas en Dieu de la même façon, a scandé le Président français. Sans
doute n’ont-ils pas la même manière de vénérer Dieu, de le prier, de le
servir. Mais au fond, qui pourrait contester que c’est bien le même
Dieu auquel s’adressent leurs prières ? Que c’est bien le même besoin
de croire. Que c’est le même besoin d’espérer qui leur fait tourner
leurs regards et leurs mains vers le Ciel pour implorer la miséricorde
de Dieu, le Dieu de la Bible, le Dieu des Evangiles et le Dieu du
Coran ? Finalement, le Dieu unique des religions du Livre. Dieu
transcendant qui est dans la pensée et dans le cœur de chaque homme.
Dieu qui n’asservit pas l’homme mais qui le libère. Dieu qui est le
rempart contre l’orgueil démesuré et la folie des hommes. Dieu qui
par-delà toutes les différences ne cesse de délivrer à tous les hommes
un message d’humilité et d’amour, un message de paix et de fraternité,
un message de tolérance et de respect. » Et surtout, pas un mot sur
la laïcité, cette invention républicaine, alors que nombreux sont ceux
qui dans les pays arabes s’en revendiquent dans leurs luttes pour la
liberté de conscience. Le moins qu’ils pouvaient attendre d’un
Président de la France, c’est qu’il s’en fasse le héraut et le
promoteur... Le chanoine Président Déjà le 20 décembre dernier, lors de sa
“chanoinisation” à Saint-Jean de Latran, les propos qu’il avait tenus
laissaient transparaître cette même transgression présidentielle. « Ceux qui ne croient pas, avait-il dit, doivent
être protégés de toute forme d’intolérance et de prosélytisme. Mais un
homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la
République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui
espèrent. […] Dans la transmission des valeurs et
dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal,
l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur. » Les enseignants de l’école laïque ont apprécié le message. Et tous les républicains avec eux [2]. Nicolas Sarkozy a visiblement fait un rêve. C’est que
les religions fassent le travail d’intégration, de moralisation que la
République n’assumerait plus dans la société civile, y compris dans les
banlieues. Il faut que les gens croient. Il faut plus de curés, plus
d’imams, plus de rabbins... Voilà donc son plan "sécurité", s’appuyant
sur une théorie de l’utilité sociale des religions. Avec évidemment,
comme sous-entendu, que l’athéisme serait une cause de déclin. C’est en
fait une tentative de privatisation de l’espérance, et l’abandon
officialisé de l’idéal républicain comme porteur d’une exigence de
dépassement de soi (un citoyen, c’est plus qu’un individu ; la
République, c’est plus que la somme de ses citoyens). La ligne rouge de la laïcité est donc bel et bien
franchie. Car Nicolas Sarkozy est maintenant Président de tous les
Français et non plus l’homme privé qui écrivait en 2004 : « Je me suis toujours dit qu’il y avait de l’arrogance dans la certitude de la non-existence divine » [3].
Or un président, s’il est digne de la République, ne doit pas laisser
entendre une quelconque préférence, ni entre les différents types de
croyances, ni même entre un croyant, un non-croyant ou un agnostique
(celui qui ne sait pas). Sauf à mettre la laïcité en danger, au nom
d’une laïcité dite “positive” ou “ouverte”. En rupture de digues En fait, Nicolas Sarkozy confond tolérance et laïcité.
La tolérance, c’est un rapport (possible et souhaitable) entre
individus qui se respectent malgré leurs différences. C’est une vertu
d’ordre privé (individuel ou collectif, peu importe). La laïcité, c’est
un principe de base de la République qui garantit la neutralité de
l’espace public. C’est l’exigence de séparation entre le public et le
privé, entre le citoyen et l’individu, entre l’homme politique et
l’homme privé. Nicolas Sarkozy est en train de rompre des digues
séculaires, acte qui pourrait bien nous mener vers des catastrophes
prochaines. Ce n’est pas un hasard que le même Sarkozy, qui mélange
fonction présidentielle et frasques amoureuses, qui ouvre les vannes de
la pipolisation de la politique, s’en prenne aussi la séparation entre
le politique et le religieux. Sarkozy est bien l’homme de la rupture, mais de la
rupture de ces digues anthropologiques que nos ancêtres ont pourtant
mis tant d’années à élaborer. Attention danger ! Car une fois que les
vannes sont ouvertes, les flots qui se mettent à déferler deviennent
difficiles à contrôler. Jusqu’à présent, un homme public (politicien,
journaliste...) n’a pas à exposer sa croyance dans l’exercice de ses
fonctions. Un député, par exemple, ne peut pas revendiquer en tant que
tel son appartenance religieuse. Qui pourra l’empêcher à l’avenir dès
lors que le Président lui-même montre la voie ? L’Espagne vient de
reconnaître la secte de la Scientologie comme une religion. Si la
République a besoin d’hommes qui espèrent, donc d’hommes qui croient,
selon la logique sarkozyenne, qui pourra empêcher la même dérive en
France [4] ? “A bas tous les codes - vive l’informel - ; dehors toutes les vieilleries - vive le neuf, le clinquant (bling-bling)
- ; stop à la rigidité - vive la souplesse, la flexibilité, la mobilité
- du passé faisons table rase - écrivons l’avenir comme sur une ardoise
vierge - ; et jouissons sans entrave, enfin décomplexés…” Voilà
l’essentiel du message présidentiel depuis le début de son mandat. Cela
ne sonne-t-il pas comme une vieille rengaine qui n’en finit pas de
produire ses effets destructeurs sur notre bien commun, la Res Publica ?
[1] « Ce sera fait durant le quinquennat », affirme Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de l’Elysée, citée par le Canard Enchaîné du 23 janvier 2008. « Le Président a la volonté d’avancer sur les conditions d’application de la loi de 1905. Et notamment en élargissant la notion d’association cultuelle. » Les congrégations religieuses sont concernées, tout comme les sectes : Témoins de Jéhovah ou encore Eglise de Scientologie. Plus récemment, Michèle Alliot-Marie, Ministre de l’Intérieur et donc des Cultes, revenant sur les critiques concernant les positions du Président, affirmait : « certains ont une conception assez archaïque, voire sectaire, de la laïcité ». Et de préciser : « certaines modalités de la loi de 1905, qui créent des entraves à l’exercice des cultes, doivent être adaptées ». La Croix, 25 janvier 2008
[2] Y compris évidemment de nombreux croyants. Ainsi, le quotidien La Croix qui donne le titre "Excès" à un éditorial revenant sur les différents propos du Président postulant des « racines essentiellement chrétiennes de la France » ou encore qu’il n’y a de morale que religieuse : « Le christianisme fait partie de l’identité nationale, mais n’en définit pas l’essence. [...] La religion est une grande chose qui ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ».
[3] Dans son ouvrage, où il dialogue avec un prêtre dominicain, intitulé La République, les religions, l’espérance. Habituellement, ce sont les fanatiques de toutes les religions qui parlent de l’arrogance des infidèles, des athées ou des mécréants...
[4] Le ministre Nicolas Sarkozy s’était entretenu le lundi 30 août 2004 avec un des représentants les plus célèbres de la Scientologie, l’acteur américain Tom Cruise, dont il a affirmé admirer « l’oeuvre ».
19 janvier 2008
Les coulisses du Traité de Lisbonne
Comment tout a été fait pour contourner le "non" des Français...
Le 8 septembre 2006, à Bruxelles, le candidat Nicolas Sarkozy proposait un « plan pour relancer l’Europe » grâce à l’élaboration d’un « mini-traité » qui se contenterait de reprendre les dispositions institutionnelles du TCE, rejeté en 2005. Le 3 mai 2007, lors de son débat avec Ségolène Royal, il affirmait que le TCE était mort et enterré, « nous n’y reviendrons plus ». Le 21 juin, peu après son élection à la présidence de
la République, il participait au Conseil européen de Bruxelles qui
s’était donné pour objectif de statuer sur un nouveau projet de traité
européen. Après un jour et demi de discussion, un compromis a été
présenté le samedi 23 juin. A son retour, le président français a été
présenté dans les médias comme le “sauveur de l’Europe” qui avait
réussi à imposer son projet de mini-traité, renommé pour l’occasion Traité simplifié,
pour éviter certaines connotations péjoratives. Or cette version des
faits ne correspond pas à la réalité. La proposition d’un traité
simplifié a été officiellement recalée au profit d’un « Traité
modificatif » (Reform Treaty), ni simplifié, ni réellement nouveau. Après l’échec du projet constitutionnel en 2005, suite
aux « non » français et hollandais, un groupe de travail informel, dit
"groupe Amato", a rapidement planché sur une nouvelle mouture du TCE.
Or le texte adopté en juin 2007 correspond à peu de choses près aux
recommandations de ce groupe aux contours pour le moins étranges. Impulsé officiellement sous la présidence européenne de
Romano Prodi et conduit par le ministre italien de l’intérieur Giuliano
Amato, ce groupe s’est donné le nom de « Comité d’action pour la démocratie européenne » (ACED - Action Committee for European Democracy). « L’unification de l’Europe est un des projets les plus excitants de notre temps », proclame le texte de présentation sur le site du groupe. « Le rêve européen » ne doit pas être « détruit par le nationalisme étriqué » (sous-entendu : les votes "non" des Peuples français et hollandais). L’Europe doit sortir de sa « paralysie politique » depuis le rejet de 2005, en lui donnant des « institutions efficaces ». Elle doit devenir « l’économie la plus compétitive au monde », « capable de parler d’une seule voix et d’agir selon une seule volonté », sous peine d’être « marginalisée » en tant que « global player ». Dès sa création (il ne sera rendu public que plus tard,
fin septembre 2006), le groupe Amato espère nourrir les discussions du
sommet européen des 21 et 22 juin 2007, où les chefs d’Etat et de
gouvernement doivent fixer l’essentiel d’un “nouveau” traité. « L’Allemagne, qui exercera la
présidence tournante de l’Union au premier semestre 2007, est
étroitement associée à cette initiative », comme le précise Jean Quatremer dans son article de Libération "Rome au chevet de la Constitution européenne", du 23 septembre 2006. « Le moment clé, explique Michel Barnier, membre du groupe informel, c’est le Conseil européen de juin 2007 qui se réunira sous présidence allemande, en présence du nouveau chef de l’Etat français. » Nous sommes déjà bien loin d’une initiative soi-disant française. Le « Comité d’action pour la démocratie européenne » (ACED) se présente comme une « initiative privée et indépendante » de « citoyens européens » qui veulent sortir de « l’impasse actuelle de l’Union européenne après les deux votes non au TCE ». Ses 16 membres proviennent d’origines diverses, tant
sur le plan politique que national, avec 14 nationalités différentes.
Tous ont évidemment été des partisans de l’ancien traité
constitutionnel qu’ils souhaitent ressusciter. On y trouve ainsi : Selon le site internet du groupe, uniquement en anglais, « le projet a été rendu possible par le financement provenant de la fondation Robert Bosch ». Cette fondation est actionnaire à 92% de l’entreprise allemande Robert Bosch GmbH,
le plus gros équipementier automobile mondial, fabricant d’outils
électriques et d’appareils électroménagers, qui emploie 251 000
employés (dont environ 45% en Allemagne, moins de 5% en France) pour un
chiffre d’affaire de 42 milliards d’euros (en 2005). Son siège social
est à Gerlingen, près de Stuttgart. L’ACED a reçu le soutien technique et scientifique du « Centre d’études supérieures Robert Schuman », lui-même faisant partie de « l’Institut universitaire européen », situé à Florence. Le site web de l’ACED est d’ailleurs hébergé par le Centre Robert Schuman. La proposition de projet
mis au point par ce groupe informel de politiciens conserve l’essentiel
du TCE (ce qui en fait toujours une Constitution sans le nom). Ecrit en français, il apparaît au premier abord comme
particulièrement court (70 articles, 50 pages), correspondant
apparemment à ce que proposait le candidat Sarkozy en reprenant les
principales modifications institutionnelles du TCE (présidence stable
de l’Union, création d’un poste de ministre européen des Affaires
étrangères). Mais la simplicité n’est qu’apparente. En effet, les dispositions que l’on trouvait dans la partie III du TCE sont transformées en amendements au Traité de Maastricht (1992) et au Traité de Rome
(1957). Ces amendements sont introduits par le biais de deux
protocoles, le premier (annexe 2A) introduisant les modifications
institutionnelles, le second (annexe 2B) les dispositions politiques.
Le jeu des amendements et des renvois en rend le contenu illisible et
inaccessible aux citoyens [1]. Quant à elle, la Charte des droits fondamentaux (ex-partie II du TCE) est réintroduite par le biais de l’article 8. C’est exactement cette même méthode de rédaction qui
est au fondement du traité de Lisbonne, et qui en fait ce que certains
ont déjà appelé « le traité des notes de bas de page » [2]. Les modifications introduites par le TME (Traité
Modificatif Européen) par rapport au TCE (Traité Constitutionnel
Européen) sont issues, en très grande partie, du projet de traité de
l’ACED. Nous reprenons ici le travail de collectage fournit par le groupe Europe d’Attac France, en novembre dernier : « Dans le TME, le mot "Constitution" et
l’adjectif "constitutionnel" sont bannis du texte. Ces modifications
étaient proposées par le traité Amato.
Dans le TME, le drapeau, l’hymne, la journée et la devise de l’Europe
ne sont plus mentionnés. Ces modifications étaient proposées par le
traité Amato. Dans le TME, le “ministre des affaires
étrangères” devient le “haut représentant de l’Union pour les affaires
étrangères et la politique de sécurité”. Cette modification n’était pas
proposée dans le traité Amato (art. 25-6 et 27) ». En effet, elle participe de la grossière opération de maquillage du TCE. « Dans le TME, dans les domaines qui ne
relèvent pas de la compétence exclusive de l’Union, les parlements
nationaux peuvent s’élever contre un projet d’acte législatif européen
s’ils estiment qu’il ne respecte pas le principe de subsidiarité. Si
une majorité des parlements nationaux et 55 % du Conseil (ou la
majorité du Parlement européen) sont contre, le projet est retiré.
Cette modification ne semble pas proposée dans le traité Amato. […] Dans le TME, disparition de la
"concurrence libre et non faussée" des objectifs de l’Union, qui se
trouve réintroduite par le biais du protocole 6. Cette modification
n’est pas proposée dans le traité Amato (art. 3-2). » Le traité Amato est donc un intermédiaire entre le TCE
de mai 2005 et le TME de juillet 2007. Et si le travail de l’ACED n’a
pas été repris dans son intégralité, il a néanmoins servi de base de
travail pour la Conférence intergouvernementale (CIG) ouverte fin juillet 2007 à Bruxelles. Quelques modifications ont effectivement été adoptées
pour contenter telle ou telle objection nationale, et surtout pour
masquer l’opération de recyclage. Mais l’essentiel de la substance du
TCE demeure à chaque étape [3]. Seul le degré de complexité augmente au fur et à mesure. Derrière les rodomontades d’un Nicolas Sarkozy
recherchant les feux de la rampe, c’est donc un groupe privé et
informel de politiciens renommés, financé par une importante
multinationale allemande, qui est à l’origine de la réécriture du TCE
que les Français et les Hollandais pensaient avoir enterré. Non contentes de cette origine douteuse, force est de
constater que nos élites continuent de fuir le Peuple en faisant tout
pour contourner son suffrage, et en adoptant la voie de la ratification
parlementaire, le plus loin possible du vacarme de cette foule, perçue
comme incapable de penser et de percevoir son propre bien. C’est bel et
bien un coup d’Etat institutionnel qui éloignera pour longtemps le
Peuple et ses élites. Et laissera de profondes cicatrices. Quand ce
despotisme soi-disant éclairé cessera-t-il ? Faudra-t-il une crise
majeure ? [1] Un exemple de cette réécriture : « L’article
7 est modifié comme suit : a) dans tout l’article, les mots « avis
conforme » sont remplacés par « approbation », le renvoi à la violation
« de principes énoncés à l’article 6, paragraphe 1, » est remplacé par
un renvoi à la violation « des valeurs visées à l’article 1bis », les
mots « du présent traité » sont remplacés par « des traités » et le mot
« Commission » est remplacé par « Commission européenne » ; b) au
paragraphe 1, premier alinéa, première phrase, le membre de phrase
final « ... et lui adresser des recommandations appropriées » est
supprimé ; à la dernière phrase, le membre de phrase final « ... et
peut, statuant selon la même procédure, demander à des personnalités
indépendantes de présenter dans un délai raisonnable un rapport sur la
situation dans l’État membre en question » est remplacé par « ... et
peut lui adresser des recommandations, en statuant selon la même
procédure. » » Et tout est à l’avenant... [2] Fin juin 2007, Karel De Gucht, ministre belge des affaires étrangères,
membre du Parti libéral flamand, estimait qu’avec sept autres Etats
membres, ils avaient préservé « l’essentiel » du TCE, mais regrettait
d’en avoir perdu la « clarté » [sic !] : « le but
de ce traité-là est d’être illisible » avait-il affirmé, qualifiant le
texte de « traité des notes de bas de page ». [3] Angela Merkel, Chancelière de la République Fédérale d’Allemagne, dans un propos au Daily Telegraph le 29 juin 2007 affirmait : « La substance de la Constitution est maintenue. C’est un fait. ». Lors d’un débat au Parlement européen, en juillet 2007, Valéry Giscard d’Estaing affirmait quant à lui : « en termes de contenu, les propositions demeurent largement inchangées, elles sont justes présentées d’une façon différente […]. Les
gouvernements européens se sont mis d’accord sur des changements
cosmétiques à la Constitution pour qu’elle soit plus facile à avaler ». Mardi 23 octobre, l’ancien président de la Convention précisait que « les propositions originelles ont simplement été dispersées dans les anciens traités sous la forme d’amendements ». Ecoutons encore Jose Luis Zapatero le 27 juin 2007 : « Nous
n’avons pas abandonné un seul point essentiel de la Constitution… C’est
sans aucun doute bien plus qu’un traité. C’est un projet de caractère
fondateur, un traité pour une nouvelle Europe. »
Nicolas Sarkozy a perdu le combat qu’il
annonçait avec sa proposition de Mini-traité, tout en continuant
pourtant à affirmer haut et fort qu’il a réussi. En fait, les déçus de
2005, nombreux au sein de nos élites, ont tout intérêt à laisser croire
que c’est l’initiative "géniale" du président Français qui est à
l’origine de cette copie complexifiée du TCE qu’est le traité de
Lisbonne, afin d’amadouer les citoyens français et de profiter de
l’état de grâce post-électoral de M. Sarkozy (sérieusement entamé à
l’heure actuelle).
Un “Comité d’action pour la démocratie européenne”
Composition du groupe Amato
Giuliano Amato,
socialiste, ministre italien de l’Intérieur du gouvernement Prodi,
ancien président du Conseil italien et vice-président de la Convention
européenne, administrateur du "think thank" « Friends of Europe », dont les partenaires sont pour le moins variés (IBM, Coca Cola, Areva, Microsoft, Sony, Shell, Toyota, etc.) ;
Michel Barnier,
UMP, ancien ministre français des Affaires étrangères et ancien
commissaire européen chargé de la politique régionale, actuel ministre
de l’agriculture du gouvernement Sarkozy, administrateur de Friends of Europe ;
Stefan Collignon,
membre du SPD, ancien ministre allemand des finances, professeur
d’économie politique européenne à la London School of Economics,
artisan de l’union monétaire ;
Jean-Luc Dehaene,
démocrate chrétien, ancien Premier ministre de la Belgique et le
vice-président de la Convention européenne pour le TCE, vice-président
de Friends of Europe ;
Danuta Hübner, parti démocrate polonais, commissaire européenne chargée de la politique régionale depuis 2004 ;
Sandra Kalniete, ancienne ministre lettonne des Affaires étrangères, ancien membre de la convention pour le TCE, membre du "think thank" « Les amis de l’Europe » avec Giuliano Amato ;
Wim Kok,
social-démocrate, ancien Premier ministre des Pays-Bas, membre de
nombreux conseils d’administration dans des lobbies, dont le Dialogue
commercial transatlantique (The TransAtlantic Business Dialogue), au
côté du Président d’Unilever, administrateur de Friends of Europe ;
Paavo Lipponen, social démocrate, ancien Premier ministre de Finlande ;
János Martonyi, ultra-fédéraliste, ancien ministre hongrois des affaires étrangères ;
Íñigo Méndez de Vigo, député européen espagnol membre du PPE, ex-membre du bureau de la convention pour la charte des droits fondamentaux ;
Chris Patten, lord britannique Tory et ancien commissaire européen chargé des relations extérieures dans la commission Romano Prodi ;
Otto Schily, socialiste SPD, ancien ministre fédéral allemand de l’Intérieur ;
Costas Simitis, parti social-démocrate PASOK, ancien Premier ministre de Grèce ;
Dominique Strauss-Kahn, socialiste, ancien Ministre français de l’économie et des finances de Jospin, actuel directeur général du FMI ;
António Vitorino,
socialiste, ancien commissaire européen portugais chargé de la Justice
et des Affaires intérieures dans la commission Romano Prodi, membre de
la Convention européenne pour les droits de l’homme en tant que
représentant de la Commission européenne, vice-président de Friends of Europe ;
Margot Wallström,
suédoise, social-démocrate, depuis 2004 elle est la première
vice-présidente de la Commission européenne et Commissaire aux
Relations institutionnelles et à la Stratégie de communication. Financement
Contenu du projet Amato
TME - TCE, même combat
