J_de_romillyAdieu et merci

C’est avec grande émotion que je viens d'apprendre le décès de l’académicienne Jacqueline de Romilly, ce 18 décembre 2010, à l’âge vénérable de 97 ans. Femme au grand cœur, au sens que lui donnaient les grecs anciens, c’est-à-dire femme de courage et de conviction, elle a porté haut, très haut, et avec ténacité, le flambeau des Humanités (les classiques, le latin, le grec ancien surtout) en un siècle qui a pourtant vu leur lente décrépitude tout en tenant hypocritement le discours pavlovien du progrès.

Hommage républicain

Considérant que la République ne serait pas ce qu’elle est, voire ne serait tout simplement pas, si ses principes et ses partisans ne s’étaient nourris et forgés en fréquentant l’esprit des grandes civilisations antiques, c’est en tant que républicains qu’il nous faut aujourd’hui lui rendre hommage, sans aucune considération politicienne.

Car la République n’aurait pas été si ambitieuse, et ainsi infiniment perfectible, sans ces braises d’antiquité conservées et recopiées dans les monastères lors des époques les plus obscures, ni sans ces passages de flambeau entre Anciens et Modernes, lors de Renaissances successives : celle, au début du IXème siècle, de la Maison de la Sagesse à Bagdad (dont l’équivalent contemporain a été détruit lors de l’invasion de 2003) ; celle du XIIème siècle chrétien qui vit la naissance des Universités (non utilitariste et non entachées par une vision comptable et donc rabougrie du savoir) ; ou celle évidemment du XVème siècle, amplifiée par l’invention de l’imprimerie et de la caravelle.

Avec sa rigueur intellectuelle et sa sensibilité d’écrivain, Jacqueline de Romilly a été jusqu’au bout une de ces mémoires vivantes de la Culture universelle, celles qui font perdurer à travers les générations les pépites de l’intelligence humaine, et dont nous avons tant besoin pour comprendre d’où nous venons, qui nous sommes et où nous allons.

En un temps où l’on semble parfois avoir perdu le sens des mots, y compris au sommet de l’Etat, en un temps où ce qui nous manque de plus en plus cruellement, c’est la maîtrise de ce « logos » qui signifie en grec à la fois « parole », « discours », « langage » mais aussi « rationalité » et « raison » (celle-là même qui nous procure un incommensurable pouvoir d’adaptation, une relative maîtrise de soi et du monde, et qui permet de canaliser la violence inhérente à l’animal humain), son amour du verbe – et du beau verbe –, son esprit de distinction nous resteront comme éminemment précieux.romilly_livre

En un temps aussi où les savoirs, et au-delà d’eux l’Humain lui-même, sont réduits à des considérations purement utilitaristes, matérialistes et mercantiles, sa défense hardie et ardente du patrimoine de la Grèce ancienne, son engagement en faveur de l’enseignement littéraire en général, sont autant d’actes de résistance contre les visions à court terme des dirigeants du moment.

« Je suis un drapeau, l'emblème du grec ancien », a-t-elle encore récemment affirmé à une journaliste venue lui dresser son portrait.

Alors certes, aujourd’hui, le drapeau des Humanités est en berne. Gageons qu’il trouvera encore et toujours de fidèles porte-étendards qui, indéfiniment, le feront claquer au vent. Mais aussi les troupes qui devraient aller avec.

Aujourd’hui, ce sont ses livres, nombreux et féconds, qu’elle nous lègue en héritage. Il nous faut les lire, les ruminer, les prolonger et les perpétuer, chacun à sa manière. Par exemple en les offrant autour de nous, dès maintenant, sous l’arbre de Noël, pour nous soumettre humblement à l’impératif moral de transmission entre les générations.

Merci encore grand-mère.