Sur fond de crise nucléaire japonaise,

Aréva prépare son entrée en bourse

 

Centrale_nucléaireDepuis les sommets européens de Lisbonne (2000) et de Barcelone (2002), un processus de libéralisation de toute la filière énergétique est à l'oeuvre, approuvé à l'époque par le président Jacques Chirac et son premier ministre Lionel Jospin. Une libéralisation qui s’inscrit aujourd'hui dans le cadre de la loi NOME (ou Nouvelle Organisation du Marché de l’Electricité), adoptée en novembre 2010 par le Parlement français, mais surréaliste et décalée lorsqu'elle concerne la filière nucléaire à l’heure de la catastrophe de Fukushima. Il est urgent d’ouvrir le débat et d'exiger un referendum sur le statut d'EDF.

Cette nouvelle étape de l’ouverture des marchés de l’électricité à la concurrence, exigée par la Commission européenne et l’ensemble des traités européens depuis celui de Maastricht (adopté en 1992 sous Mitterrand), devrait entrer en application au courant de cette année, avec pour conséquence une nouvelle hausse des tarifs, à laquelle on tente de préparer les esprits depuis un moment.

C’est dans cette logique que le conseil de surveillance d’Aréva vient d’approuver, ce lundi 28 mars 2011, l’entrée en bourse du groupe. Un choix à rebours de l'histoire quand tout démontre que, dans un tel secteur stratégique, dérégulation et sécurité nucléaire sont inconciliables, les objectifs de court terme de la Bourse étant incompatibles avec les investissements indispensables.

Une centrale mal entretenue

Tokyo Electric Power (Tepco), dont le capital est très majoritairement privé (environ 37% d’actionnaires particuliers, 37% d’institutions bancaires, 22% d’entreprises japonaises ou étrangères et seulement 3% pour l’Etat et les collectivités locales), l’a déjà largement prouvé. La société privée japonaise s’est ainsi fait remarquer pour avoir sciemment faussé les données des registres de contrôle de ses centrales, qui plus est de façon récurrente ces dernières années. Plus largement, Tepco ne prévoyait à Fukushima que des incidents mineurs, avec un téléphone satellitaire et un seul brancard, d'après les informations du Wall Street Journal. Lors de la catastrophe, le site de la centrale japonaise de Fukushima n’était d’ailleurs plus assuré depuis août 2010 : une couverture jugée trop chère par l’opérateur…

Le Japon, qui n'est pourtant pas un pays sous-développé, avait pourtant été alerté à plusieurs reprises de ces irrégularités à Fukushima. Or depuis 2000, les régulateurs ont notamment ignoré un rapport concernant des craquelures dans l'enceinte de confinement. Le tsunami l'aurait certes endommagé de toute façon mais l'ensemble des réacteurs était vétuste dans cette centrale dont les premiers éléments ont été construits il y a 40 ans. Preuve s'il en est besoin qu'il ne s'agit pas ici d'un problème de richesse mais seulement du choix de sa répartition.

Pas de robot au pays des robots

Une centrale nucléaire ne devrait pas avoir le droit de fonctionner sans des systèmes automatisés capables d'empêcher la fusion du réacteur, de transmettre des images, d’injecter de l’eau à haute pression ou de manipuler des vannes, commandés à distance, sans risquer directement la santé des agents. La technologie existe mais nous avons beau être au pays des robots, Tepco n'en possédait pas. Un investissement trop onéreux pour une catastrophe seulement potentielle… Un principe de précaution nucléaire pourrait être formulé ainsi : pas de robot, pas de centrale. Voilà du grain à moudre pour une future Organisation mondiale de la sécurité nucléaire (OMSN) qui doit être mise sur pied. Car, comme chacun sait, les nuages de particules radioactives ne s’arrêtent pas toujours aux frontières.

La décision d’Aréva (et donc du gouvernement français) de faire un pas supplémentaire vers le modèle « japonais » intervient donc à un moment particulièrement mauvais. Cela s’explique par le fait que la société ne maîtrise pas son calendrier sur le sujet : un fonds souverain du Koweït, récemment entré au capital d'Aréva, a en effet donné à l'Etat jusqu'à la fin du mois de juin pour coter en Bourse la valeur de la société, sous peine de se retirer. Nouveau signal négatif de dépossession quant à une industrie stratégique déjà mise à mal par l’obligation européenne de faire des appels d’offres internationaux (les générateurs de vapeur de nos centrales sont d’ores et déjà fabriqués à Kobé au Japon).

Un référendum sur le statut d’EDF

Il y a aujourd’hui une hypocrisie qui consiste à s'offusquer du manque de normes internationales sur le nucléaire tout en négociant en parallèle la vente de deux réacteurs dans une zone hautement sismique en Inde. Il y en a une autre qui consiste à faire le procès du nucléaire tout en approuvant par ailleurs les libéralisations successives du secteur énergétique. Le débat sur le nucléaire, qui doit absolument être mené en France (et ailleurs), devra impérativement poser la question du modèle économique et institutionnel que nous voulons.

Exigeons un referendum quant au statut d’EDF et notamment de nos centrales nucléaires. Ce serait la première fois que l’on demanderait l’avis du Peuple français sur les privatisations et libéralisations des dernières décennies : alors que pas un seul programme politique ne les a explicitement annoncées, ni à droite, ni à gauche, et aucun élu n’a jamais eu un mandat pour cela. Et pourtant…

L’ouverture généralisée à la concurrence du marché de l’énergie a toutes les chances d’être une monumentale erreur, porteuse de risques incommensurables pour nos enfants et leur descendance. Or, le rôle des hommes politiques, c’est d’avoir une vision stratégique sur le long terme à opposer aux intérêts financiers particuliers dont l’horizon ne dépasse pas, au mieux, l’année comptable.

C’est aussi cela l’esprit de la République.

 

(publié sur le blog du Cercle Républicain 68)