L'école en perte de repères tableau-noir

 

Chaque année, la liesse des résultats du baccalauréat, si chargée en émotion soit-elle, cache une misère grandissante d'un système éducatif qui peine à accomplir ses missions que sont l'instruction, l'éducation et la formation.

Plus largement encore que le baccalauréat, le système éducatif doit devenir l’un des sujets centraux de la prochaine présidentielle. Les Français attendent un candidat qui aura enfin la hauteur de vue pour en comprendre les enjeux et, effectivement, lui « redonner du sens ». Car l’Ecole aussi a perdu sa boussole, sous les assauts répétés de la réformite aiguë, alors que c’est sans doute de « refondation » dont elle a besoin.

Nous ne pouvons que regretter la légèreté avec laquelle ont été menées les récentes politiques éducatives. La réforme pour la réforme : on fait une réforme (sans programmes définis, sans manuels, sans consultation ou après pseudo-consultation) et on en impose le contenu après, dans l’amateurisme de plus complet, compromettant par là-même les possibilités d’évaluations du fait de la modification simultanée de trop nombreux paramètres. Spectacle affligeant quand il s’agit de nos enfants et de futurs citoyens.

Alors, quelle école, c’est-à-dire quelle société voulons-nous ? Nous ne savons plus où nous en sommes et nous ne le saurons pas sans un solide état des lieux et une vision claire des enjeux.

Si l’on compare les systèmes éducatifs européens (et il le faut si l’on ne veut pas se contenter d’incantations contre-productives), tant sur le plan de l’organisation de l’enseignement à l’échelon national que sur celui du fonctionnement interne des établissements, on peut constater de grandes divergences et dégager à gros traits deux grandes tendances théoriques. Il va de soi que, dans la pratique, les cas particuliers sont plus nuancés, penchant plutôt d'un côté ou plutôt de l'autre, selon les paramètres choisis.

 

1/ L'approche "spontanéiste" présupposant une "bonne nature" qui demande à ne pas être entravée :

L’enfant est « au centre » du système et le professeur un accompagnateur de son "développement" et de son "épanouissement" ; peu ou pas d’évaluation chiffrée ; évaluation réalisée en cours de formation ou en contrôle continu ; pas de redoublement ; une évaluation des professeurs faite par les parents et les élèves ; une mise en avant du choix des élèves concernant la construction de leur cursus ; une décentralisation du système mis en œuvre à l’échelon local ; des apprentissages fondés sur des méthodes majoritairement inductives, partant de situations ultra concrètes, sans ordre chronologique et plus largement sans organisation pré-établie (par exemple : la "progression spiralaire") ; un accent mis sur les compétences ; une scolarisation plus tardive ; une vision utilitariste de l’école conçue comme un simple tremplin vers l’emploi, évacuant ainsi la plus-value humaniste de la Culture.

 

2/ L'approche "institutionnaliste" considérant que l'Homme est naturellement "un loup pour l'Homme" (y compris et peut-être avant tout pour soi-même) et que l'on ne devient véritablement humain qu'en se dépassant et en s'arrachant à la nature :

L’élève est le récepteur d’une transmission institutionnelle : existence d’examens nationaux avec des épreuves identiques d’un bout à l’autre du territoire et mis en scène sur le mode du rite initiatique ; un accent mis sur les connaissances académiques définies par un programme centralisé, structuré en catégories et de façon chronologique ; une école pensée comme autonome par rapport à la société (ce qui ne signifie pas détachée), obligeant l’élève à sortir de lui-même et de son milieu « naturel » ; l’idée d’une autorité exercée par un professeur recruté et missionné par l’Etat ; une scolarisation précoce dans un cadre programmatif...

 

Une différence soulignée par Régis Debray dans un magistral essai intitulé Démocratie et République, dans lequel il établit ce diagnostic limpide : « En République, la société doit ressembler à l’école, dont la mission première est de former des citoyens aptes à juger de tout par leur seule lumière naturelle. En Démocratie, c’est l’école qui doit ressembler à la société, sa mission première étant de former des producteurs adaptés au marché de l’emploi. On réclamera en ce cas une école « ouverte sur la vie », comme s’appelle la société marchande, avec ses passions et ses urgences, ou encore une « éducation à la carte » selon les besoins des entreprises. En République, l’école ne peut être qu’un lieu fermé, clos derrière des murs et des règlements propres, sans quoi elle perdrait son indépendance (synonyme de laïcité) à l’égard des forces sociales, politiques, économiques ou religieuses qui la tirent à hue et à dia. Car ce n’est pas la même école, qui se destine l’une à libérer l’homme de son milieu et l’autre à mieux l’y insérer. La première vise à l’instruction des esprits, qui n’est pas la direction des consciences. La seconde confond éducation et « bonne éducation », qui fabrique des enfants conformes (à leurs parents) ».

 

Dans les réformes récentes, toujours présentées comme une nécessaire "modernisation", en insistant sur le soi-disant « retard français » (cette tarte à la crème indigeste dont la nouvelle oligarchie nous rebat les oreilles en permanence), le premier courant tend à remplacer le second, sans qu’il y ait véritablement adhésion de la majorité des citoyens, y compris des acteurs de l’éducation. Il n’est même pas sûr que chacun ait bien compris les enjeux de ces réformes successives, guidées par des "objectifs européens d’harmonisation". Comme si les questions éducatives, pourtant crucialement divergentes du nord au sud de l'Europe, devaient elles aussi échapper aux Peuples, ces ignares qui ne comprennent rien, qui ne votent pas comme il faut et qui n'ont pas conscience de ce que les technocrates "éclairés" font pour eux, dans un pur esprit d'abnégation... Comme si transformer l'éducation en un grand marché, régi par les "lois" de l'offre et de la demande, n'était pas un enjeu pour de puissants lobbies.

On peut même supposer que les méthodes employées par les responsables politiques (de droite comme de gauche, avec des intentions différentes et une naïveté plus ou moins confondante) pour parvenir à cette "harmonisation" européenne finissent par produire le contraire de ce qu’elles visent : à savoir des réactions « nationalistes », par opposition à ce mouvement idéologique d’abrasion des différences.

 

Il est urgent de trouver une approche plus respectueuse des traditions et des réalités nationales, de s’enrichir de nos différences plutôt que de vouloir les nier, afin d’éviter de violentes réactions à l’avenir. Et pour ce qui nous concerne de sauvegarder ce qui reste encore d'un modèle républicain, indépassé et peut-être même indépassable. Cela implique d'être exigeant et de ne pas lâcher.