Un divorce grandissant

entre le peuple et ses "élites"

(actualisé en janvier 2014)

 

OragePour repartir du bon pied, il faut d'abord faire un état des lieux, établir un bon diagnostic politique de la situation, en partant des faits électoraux. Si le divorce est grandissant entre le peuple et ses "élites" (en fait une nouvelle oligarchie mondialisée et apatride, comme ce fut déjà le cas à l'époque hellénistique après l'effritement de la démocratie athénienne; ou encore à l'époque romaine, lorsque la vieille République a mué en Empire), une insurrection électorale est toujours possible. Pour peu que l’on sache tirer les leçons du passé. Car ce n'est pas le Peuple qui manque. Ce sont des représentants dignes de ce nom. Rappelons-nous.

21 avril et 5 mai 2002 – ELECTION PRESIDENTIELLE. Présentée pendant des mois comme se résumant au duel Chirac-Jospin, cette élection s’est soldée par l’accès au second tour de l’épouvantail Le Pen. Ce scrutin n’a été une victoire que pour l’abstention (atteignant presque 30%, du jamais vu à une élection présidentielle) et le vote protestataire (19% pour l’extrême droite, 14% pour l’extrême gauche, soit un tiers des suffrages exprimés). Les scores des candidats au premier tour étant ridicules au regard de l’échéance : Chirac : 13,75% des inscrits – Le Pen : 11,66 % – Jospin : 11,19%. La situation politique est bloquée : alors que la grogne n'a jamais été aussi forte, c'est le président sortant qui rafle la mise. Et l'autocritique (attendue) des politiques, des médias, des élites en général, n'a pas été au rendez-vous. Au contraire, ce sont les citoyens français qui furent sommés d'avoir "honte" de leur vote. Mais à qui la honte ?

6 juillet 2003 – REFERENDUM sur le statut de la CORSE. 51% des électeurs se sont prononcés contre l’aventure institutionnelle, malgré l’appel insistant à voter "oui" lancé par la quasi-totalité de la presse et des partis politiques. Il s’agissait en outre de la première mise en œuvre de la LOI organique n° 2003-705 du 1er août 2003 relative au référendum local, qui avec l’aide de la LOI constitutionnelle n° 2003-276 du 28 mars 2003 relative à l’organisation décentralisée de la République contrevient au sage principe d’indivisibilité de la nation, qui énonce que la loi doit être la même pour tous (A l'article 1er de notre Constitution qui affirme que "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale", il a en effet été ajouté : "son organisation est décentralisée", ce qui soit dit en passant ne veut pas dire grand chose, si ce n'est peut-être un désir sous-jacent inavoué).

7 décembre 2003 – REFERENDUM sur la GUADELOUPE et de la MARTINIQUE. Après ceux de Corse, nos concitoyens des Antilles, refusent à leur tour des statuts qui dérogent à la loi commune de la République. Contrairement aux attentes des maîtres censeurs, 73% des Guadeloupéens et 51% des Martiniquais rejettent la suppression des départements et leur régionalisation.

21 et 28 mars 2004 – ELECTIONS REGIONALES et CANTONALES. Deux ans à peine après avoir été quasiment "contraints" de voter massivement pour J. Chirac (82 % !), les citoyens corrigent la donne et laissent 20 régions métropolitaines sur 22 au PS. Ce vote de rejet sanctionne une « majorité » très peu légitime, sortie des urnes par la force en 2002, et les politiques de son gouvernement (l’UMP n’atteint que 6,8% des inscrits ! Les six ministres UMP-UDF en tête de liste sont battus). On observe la même tendance lors des élections cantonales : la « gauche » obtient 10 départements supplémentaires.

13 juin 2004 – ELECTIONS EUROPEENNES. Plus que jamais, c’est l’abstention qui sort vainqueur du scrutin avec 57,5%, taux jamais égalé pour un scrutin national de la 5ème République (sauf referendums sur la nouvelle Calédonie en 1988 : 63% et sur le quinquennat en 2000 : 70%). Dans ce scrutin régionalisé pour la première fois, pas moins de 41 listes très hétéroclites se sont présentées devant le suffrage. Certains se sont autorisés à croire que les Français se normalisaient enfin dans la post-démocratie européenne (abstention massive et rejet de la politique comme lot commun et inéluctable). Erreur.

26 septembre 2004 – ELECTIONS SENATORIALES. Malgré l'union des droites et du centre avec la création de l'UMP le 23 avril 2002 (congrès fondateur, le 17 novembre 2002, avec la dissolution officielle du RPR et de Démocratie Libérale), la droite perd la majorité absolue dans une chambre qui la lui accordait pourtant depuis le début de la Vème République. Le PS passe de 83 à 97 sièges.

29 mai 2005 – REFERENDUM SUR LE TRAITE CONSTITUTIONNEL EUROPEEN. Le plus grand signe du divorce entre la nation et ses élites était pourtant à venir : le 28 février 2005, par 730 voix pour, 66 contre, 96 abstentions, soit 92% des parlementaires (députés et sénateurs), nos représentants ont voté "oui" au traité constitutionnel. Avec les principaux partis politiques, les médias (presse, radio, télévision) dans leur presque unanimité ont continué de mener une campagne invraisemblable pour le "oui" en diabolisant, culpabilisant, faisant même un chantage à la catastrophe. Rien n’y fit, après un débat profond qui a touché toutes les chaumières, le 29 mai les Français ont voté "non" à 55%, avec un taux de participation de 70% qui n’a laissé aucun doute sur leur détermination.

22 avril et 6 mai 2007 – ELECTION PRESIDENTIELLE. Avec un taux de participation record, digne des démocraties où le vote est obligatoire, les Français ont montré ce qu’ils attendaient : que la politique joue pleinement son rôle. Déjà durant la campagne, le taux d’audimat des émissions politiques avait été doublé. Les trois principaux candidats n’ont pu faire campagne qu’en prenant la posture de la « rupture », quand bien même cela ne correspondait pas à la réalité. Nicolas Sarkozy a ainsi été élu sur des questions sociales, et sur une demande de protection de la France contre la globalisation. Peu de temps a été nécessaire pour mesurer l’écart entre ce qui a été promis et les actes. Dès l’entre deux tours, sur le problème de l’indépendance de la Banque centrale européenne, il s’est renié. De plus, le fort score de François Bayrou a montré à quel point les Français ne se reconnaissent plus dans le clivage apparent entre libéralisme social et social libéralisme. Paradoxalement, car le candidat centriste incarne précisément cette même idéologie libérale, d’acquiescement à la mondialisation.

 

 (Compléments 2007-2011)

Comme lors du précédent cycle, les votes des citoyens ont à chaque fois été des votes d’opposition plutôt que des votes d’adhésion. Deux élections consécutives et significatives n’ont jamais été gagnées par un même camp, les Français assénant des coups de bambou à droite et à gauche. Même l’élection présidentielle de 2007 a été un vote de d’opposition, le candidat UMP ayant été obligé, pour gagner, de se présenter comme « la rupture » à l’égard du président issu pourtant de son propre camp. Ce sera sans doute la même problématique en 2012.

Février 2008 – RATIFICATION PARLEMENTAIRE DU TRAITE DE LISBONNE (TME). Alors que le vote de 2005 avait été clair, la ratification parlementaire du Traité de Lisbonne n’a pas fini de produire ses effets pernicieux. Fondé sur une série de mensonges au sommet (un traité non simplifié mais complexifié, sous le nom de Traité Modificatif Européen ; non un traité nouveau mais une copie remaquillée du TCE de 2005 ; non une initiative de Sarkozy mais le fruit du groupe de travail Amato ; un traité non simplement fonctionnel mais bel et bien constitutionnel), noyé sous une chape de plomb médiatique, loin de « mettre un terme à des années de polémiques », ce traité illégitime confine purement et simplement à un coup d’Etat oligarchique dont la démocratie ne se remettra pas facilement. Les stigmates resteront longtemps profondes.

9 et 16 mars 2008 – ELECTIONS MUNICIPALES et CANTONALES. Lors de ces élections, 42 % des inscrits ne se sont pas exprimés (vote blanc, nul ou abstention). Une majorité de grandes villes ont été acquises à la « gauche », qui est pour autant restée au coude à coude en voix cumulées. Après un début de présidence particulièrement « bling bling », le capital crédit de Nicolas Sarkozy est déjà fortement érodé. L’état de grâce n’a pas tenu. La rupture attendue par l’opinion se révèle désastreuse, encore pire que l’inaction. C’est la République et l’esprit des Institutions qui sont atteints. La déception chez les couches laborieuses, mais aussi dans une certaine droite morale et gaulliste, est à la hauteur des espérances passées (cf. les discours ouvriéristes de la campagne, le volontarisme affiché, les fondamentaux de la République mis en avant dans les discours écrits par Guaino…). Aux cantonales, la gauche gagne 6 départements supplémentaires (51 présidents appartiennent au PS et 30 à l’UMP).

21 septembre 2008 – ELECTIONS SENATORIALES. Les sénateurs sont désormais élus pour 6 ans. Ces élections ont connu un succès plus fort qu'attendu pour la gauche qui gagne 21 sièges. A droite, à l’inverse, on a connu des reculs plus importants que ceux qui avaient été pronostiqués.

Mars-avril 2009 – RETOUR DANS LE COMMANDEMENT INTREGRE DE L’OTAN. Ce retour a marqué une rupture dans la politique étrangère de la France. Les sondages ayant montré une opposition massive, de nombreux membres de la majorité étant aussi gênés aux entournures, le gouvernement a dû engager sa responsabilité, montrant sa volonté de passage en force. Les quelques maigres avantages (deux ou trois gradés de plus sous commandement américain pour agir dans une logique de minorité influente) ne font pas le poids face aux inconvénients. Ce fut un geste éminemment symbolique d’allégeance aux Etats-Unis, et surtout d’alignement de la France dans une logique de conflit des civilisations que le refus de 2003 avait pourtant heureusement désamorcé. Ce geste s’inscrit de plus dans une série d’abandons néfastes pour notre politique internationale, pourtant mère de toutes les autres politiques si nous voulons être capables de nous attaquer aux causes globales de nos problèmes (liés à l'idéologie de la mondialisation néo-libérale) et pas simplement à leurs conséquences locales (les "problèmes concrets des Français", certes réels, mais dans lesquels la nouvelle oligarchie souhaite enfermer le débat politique).

7 juin 2009 – ELECTIONS EUROPENNES. Avec 27,88 % des suffrages exprimés (contre 16,4% en 2004), l’UMP, le Nouveau Centre et la Gauche Moderne, obtiennent la majorité relative des sièges français (29 députés sur 72). Nouveau message des Français, le PS, qui se croyait le vent en poupe depuis les élections de 2008, recule très fortement (de 28,9% en 2004 à 16,5% en 2009), de même que le MoDem (UDF : 12% en 2004 contre 8,5% en 2009). Les écologistes obtiennent quant à eux un score important (16,3 % pour Europe Écologie et 3,6 % pour l'Alliance écologiste indépendante). Mais l’abstention bat un nouveau record avec 59,4%, la moyenne en Europe étant de 57%, avec toutefois trois pays où le vote est obligatoire (Belgique, Grèce, Luxembourg). Il faut tirer les leçons de ce désintérêt, au lieu de poursuivre la non-politique de l'autruche. Cela ne se fera pas sans grandes réformes européennes.

10 et 24 janvier 2010 – REFERENDUMS sur l'évolution institutionnelle de la MARTINIQUE et de la GUYANE. La consultation du 10 janvier proposait une autonomie accrue de la Martinique et de la Guyane, en remplaçant le statut du département et de la région par celui de Collectivité d'Outre-Mer. Malgré l'abstention de près de la moitité des électeurs, 79% des Martiniquais et 70% des Guyanais ont voté "Non" à cette question que visiblement ils ne se posaient pas. C'est dire combien l'idéologie de l'autonomie des régions (car c'est bien de cela qu'il s'agit dans ces "zones test") trouve son origine dans l'oligarchie actuelle qui, tout en donnant l'impression de rapprocher le pouvoir des "gens" sous le vocable trompeur de la "démocratie locale", a besoin de diviser, de différencier, pour régner (oligarchie à laquelle il convient d'ajouter toutes les cohortes d'"idiots utiles", ces Don Quichotte qui provoquent toujours pire que ce contre quoi ils prétendent lutter, au nom de la pureté de leur idéal de Justice et de Liberté).

Le 24 janvier, seuls 25% des citoyens se sont déplacés pour donner leur avis sur la création d'une entité territoriale cumulant les prérogatives des départements et des régions. Le "oui" l'a emporté avec 68 et 57% des suffrages exprimés. C'est toujours ça de pris pour un gouvernement qui souhaite à terme la disparition des départements.

Prochaine étape de l'aventure institutionnelle (dont la possibilité a été ouverte par la loi de 2003 sur le referendum local) : ce qui a raté en 2003 avec la Corse, la Guadeloupe et la Martinique, puis en 2010 avec la Martinique et la Guyane, il faudra le retenter en Alsace. C'est en ce sens que Philippe Richert, président du Conseil Régional d'Alsace, deviendra ministre chargé des collectivités territoriales en novembre 2010, mettant immédiatement sur la table un projet de fusion des deux départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, soufflant quoi qu'il en dise sur des particularismes locaux hérités d'une Histoire sinueuse et douloureuse. Mais le résultat est loin d'être acquis, malgré la surenchère régionaliste d'une très grande partie de la classe politique alsacienne, gauche-droite confondues.

14 et 21 mars 2010 – ELECTIONS REGIONALES. En mars 2010, 53,6% des électeurs se sont abstenus, un record pulvérisé, pour une élection régionale. En 2004, au 1er tour, l'abstention avait été de 39,1%. Le précédent record avait été établi en 1998, quand le scrutin régional n'était qu'à un seul tour, avec 42,3%. Un recul de participation à analyser comme un discrédit grandissant du politique et un indice de la déception après la forte mobilisation et les nombreux débats de 2007, entre autres. On a parlé pour ces élections de « vague » rose et verte, c’est donc à relativiser puisqu’il n’y a pas de quoi pavoiser. A noter que les Verts, dans le cadre élargi d’Europe Ecologie, ont confirmé leurs alliances fédéralistes, régionalistes et autonomistes (acceptées par le PS dans le cadre des alliances du second tour). Le Modem s’est effondré, avec 4,2% des suffrages exprimés au premier tour, la barre des 5% n’étant pas atteinte, contrairement au Front de Gauche qui dépasse légèrement ce seuil. Au niveau national, la majorité essuie le plus cinglant revers de son histoire (avec 26,18% des suffrages), largement devancé par le PS. Très symbolique, les huit ministres ou secrétaires d'Etat têtes de liste ont été battus : Darcos, Pécresse, Joyandet, Novelli, Marleix, Bussereau, Létard et Le Maire. 22 des 25 régions seront dirigées par l’alliance PS-écologistes. Seules l’Alsace, la Guyane et la Réunion restent dans l’escarcelle UMP. C’est presque un grand Chelem pour le PS, mais là encore, à part les intéressés qui se cachent derrière leurs œillères, qui peut vraiment croire qu’il s’agit d’un vote d’adhésion idéologique ?

20 et 27 mars 2011 – ELECTIONS CANTONALES. Au premier tour, abstention record, accentuée par un scrutin découplé de tout autre vote : 55%, contre 35% aux cantonales de 2008 et 36% en 2004, soit 20% de plus. Poussée du Front National de Marine Le Pen (qui a pris la succession de son père le 16 janvier 2011) à 15,2% : 394 candidats FN présents au 2nd tour (204 duels avec le PS, 89 avec l’UMP, 37 avec le PCF). Le score moyen du FN dans les 1426 cantons dans lesquels il se présentait (sur 2026) est de plus de 20% (12% en 2004, deux ans après que Jean-Marie Le Pen soit qualifié pour le second tour). Sanction forte contre l’UMP, dont l’étiquette a été boudée par les candidats qui ont préféré se présenter sans aucune étiquette ou sous une variante (800 listes ont refusé l’étiquette UMP, par ex. la « Majorité Alsacienne »). Avec environ 17% des voix à l’échelle nationale, le plus mauvais score tous scrutins confondus, on peut parler de déroute, moins d’un an après la réforme des retraites passée en force et après plusieurs débats dont la fonction était de ramener l’électorat frontiste dans l’escarcelle présidentielle. Preuve que la peur de l’immigration n’est pas principalement ce qui dope le vote FN, mais bien plutôt la question nationale dont le Front s’est emparé sur fond de crise européenne, depuis la trahison du vote de 2005. A 8,5%, les écologistes confirment leur repositionnement sous les 10% après l’envolée de 2009. Le Front de Gauche capitalise quelques points en plus à 9%. Le PS plafonne à 25% malgré la fenêtre de tir ouverte par la déception des électeurs de Nicolas Sarkozy.

Même taux d’abstention au second tour : la crise politique est profonde. Avec 18%, l’UMP perd 8 points par rapport à 2008 et le PS 3 points à 36%. Avec 11,1%, le FN dépasse les moins de 1% de 2004. Par la voix de M. Copé, l’UMP s’enfonce dans la surdité en en déduisant que les Français plébiscitent la réforme territoriale de 2014 et son scrutin « simplifié », mais aussi qu’il faut dorénavant regrouper départements et régions. François Hollande pense aussi à regrouper les scrutins… Pourtant, plus que de l’indifférence, c’est un rejet pur et simple qui est manifesté. L’UMP s’effondre, le PS ne rafle pas la mise qu’il espérait. Le FN obtient quelques élus, beaucoup moins que « prévu ». Le « Front républicain » a fonctionné une nouvelle fois, avec des scores de république bananière pour les candidats PS ou UMP en duel avec le parti de Marine Le Pen, preuve que le vote FN, en plus d’être un danger pour le pacte social (division profonde du pays, déchaînement des haines et des ressentiments), est aussi une impasse, puisqu’il ne fera que permettre plus longtemps une reconduction des partis dominants en salissant de véritables thématiques d’opposition. Sa percée est le fait, non du discours sécuritaire et anti-immigration (puisque Guéant et Sarkozy ont tenu un discours similaire), mais de la lutte contre la réalité de la mondialisation et de l’Europe des marchés, avec leurs lots de délocalisations, de licenciements, de dumping social, salarial, politique. Nouveautés dans la donne politique : des syndicalistes CGT ou CFDT ont porté les couleurs du FN. Les effets désastreux du Traité de Lisbonne et de la gifle donnée aux Français qui avaient refusé le TCE en 2005 n’ont pas fini de produire leurs effets. La cartouche du remaniement a déjà été tirée deux fois en moins d’un an, et le premier ministre est tout autant évanescent.

25 septembre 2011 – ELECTIONS SENATORIALES. Victoire historique (en trompe l'oeil) de « la » gauche qui remporte la majorité absolue au Sénat (avec toutefois seulement 177 sièges sur 348), pour la première fois depuis le début de la 5ème République (si l'on excepte la présidence de Gaston Monnerville entre 1947 et 1968, tout de même). Réciproquement, très cuisant échec pour la majorité présidentielle, une nouvelle fois désavouée, cette fois-ci par les élus locaux, dont beaucoup ont été largement échaudés par le désordre et l'impéritie des réformes menées par le gouvernement : nombreux transferts de charges financières sur les collectivités territoriales sous couvert de décentralisation, suppression à l’aveugle de la taxe professionnelle, progressive désertification des territoires ruraux par les services de l’Etat et par ce qu’il reste des anciens services publics, intercommunalité à marche forcée sous la férule préfectorale, réforme territoriale qui menace les départements, etc. Certes la défaite avait été pressentie, mais pas aussi lourde (cas symboliques : défaite du ministre de la Ville Maurice Leroy, liste UMP devancée par la gauche dans les Hauts-de-Seine, victoire du dissident Pierre Charon à Paris). A noter aussi une forte poussée du vote protestataire, notamment pour le Front National qui, sans obtenir de sénateur, voit le nombre de ses voix multiplié par 3 ou 4 par rapport aux précédents scrutins.

Les "vainqueurs" d’un soir auraient donc tort de pavoiser : ce vote est à nouveau un « non » avant d’être un « oui ». Grâce à la persistance de ces 36 000 communes de France que l’oligarchie souhaiterait davantage corseter et museler, en les vidant de leur substance au profit d’une intercommunalité abstraite et bien plus lointaine, la moitié environ des « grands électeurs » qui ont eu à s’exprimer sont des représentants de petites communes de moins de 3500 habitants (près de 90% des Communes), dont beaucoup sont apolitiques ou dépolitisés. Encore une fois, derrière ce vote, il faut entendre l’amplification de la grogne populaire et l’attachement des Français à leurs institutions séculaires : Commune, Département, Etat. C’est un nouveau cri contre l’imposition à la France, par le fait d'élites de plus en plus déconnectées, d’un modèle qui ne correspond ni à son esprit ni à son expérience historique plus que millénaire. Un cri dont il n'est vraiment pas sûr que ladite gauche sache l'entendre...

 

(Compléments 2012-...)

Comme prévu, le vote d’opposition a à nouveau prédominé chez des citoyens toujours avides de politique, mais qui ont de plus en plus de mal à y croire. En 2012, le candidat Hollande a remporté la présidentielle en "surfant" sur les errances médiatiques et politiques de son instable prédécesseur et en se présentant comme le candidat du "changement"... En janvier 2014, le proclamé "changement" finit par s'assumer comme une continuité avec les politiques menées jusque-là. RIP.

22 avril et 6 mai 2012 – ELECTION PRESIDENTIELLE. D’abord l’élection avant l’élection, la primaire socialiste qui commence  par une surprise symptomatique de l’état d’esprit du corps politique : Arnaud Montebourg, candidat de la démondialisation, de l’euroscepticisme, de l’affirmation de la France comme puissance (du moins dans le discours) et de l’esprit critique face à la béatitude germanophile, est arrivé à 17%, très au-delà de ce qui était annoncé par les sondeurs qui « corrigeaient » les chiffres à la baisse. Alors que les Français étaient, comme toujours, très en attente, la campagne présidentielle qui a suivi fut particulièrement atone : peu de débat, moins que lors des primaires socialistes ! Le peu d’émissions politiques auxquelles nous avons eu droit ont pourtant connu des succès d’audience remarquables. Les jeunes électeurs ne s’en sont pas rendu compte, mais la dérive médiatique fut massive avec la contamination des affaires politiques par la télé-réalité : promenades inconsistantes dans les coulisses « des paroles et des actes », commentaires de type sportif, dictature de l’immédiateté (« priorité au direct », en coupant la parole à un politique tentant un raisonnement), tyrannie de l’affectif et de l’émotion (« que ressentez-vous ? » plutôt que « quelles sont vos arguments, déductions ou conclusions ? ») Parfois, ce fut de la mise en scène à la Fort Boyard : « nous suivons maintenant François Hollande qui va entrer dans sa voiture… ah, il sort le discours de sa poche… il sort maintenant de sa voiture… ». Vanité et vacuité d’un discours qui ne dit rien de rien et nuit à la réflexion. Un point en plus dans le divorce avec le peuple. On a même entendu des chroniqueurs regretter impudemment l’« archaïsme » de l’égalité stricte de temps de parole, imposée par le CSA : une façon de vouloir nous enfermer dans les candidats du « système » par le règne du plus fort, du plus "friqué". Bipartisme à l'américaine.

La participation fut forte pour un scrutin et une fonction présidentielle investie par le peuple bien au-delà de ce que les principaux prétendants veulent faire : avec 80%, elle fut un peu plus faible qu’en 2007 (post trauma 2002), mais on annonçait beaucoup moins pour cause de période de vacances scolaires. 10 millions d’inscrits ne se déplacent toutefois pas pour voter. Dix candidats ont finalement obtenu les parrainages nécessaires (contre 16 en 2012 et 12 en 2007), face à des maires toujours plus suspicieux.

Le scrutin de 2012 fut une nouvelle « victoire » de la protestation : ce n’est pas François Hollande qui a gagné, c’est Nicolas Sarkozy qui est sorti avec un coup de pied dans le derrière, humiliation terrible pour un président sortant (première fois depuis 1981). François Hollande avait en effet choisi de faire campagne façon Rajoy en Espagne : moins j’en dis, moins j’ai de risque de fâcher l’électorat en dévoilant ce que je veux faire, et plus j’ai de chance de surfer sur la vague « anti »... Il s’est d'ailleurs présenté comme le candidat du « changement », le « candidat de toutes les forces qui veulent tourner la page » (ça change peu de la « rupture » de Sarkozy face à Chirac). En 2007, Nicolas Sarkozy avait fait fondre le score du FN à 10,4% par une campagne politique à coups de menton et projetait d’aspirer durablement le vote frontiste en séduisant les électeurs protestataires. Cinq ans plus tard, malgré les ronds de jambe pour séduire cet électorat (débat sur l’identité nationale, polémique sur les Roms…), cela n’a pas pris. 2012 a vu le redressement du FN et l’effondrement de l’UMP, dont le président était maladroitement resté chef de parti. Et ce n’est pas faute d’avoir fait le vide autour de lui : Jean-Louis Borloo, Christine Boutin, François Morin, Frédéric Nihous étaient rentrés à l’écurie. Dominique de Villepin n’a pas pu (ou voulu) se présenter, faute de déposer le nombre nécessaire de parrainages (faute de décoller dans les sondages ?), malgré un début de campagne axé sur l’indépendance de la France, la justice sociale et les valeurs républicaines et laïques, au-delà des clivages. Le succès du FN, agité comme épouvantail par les médias et les politiques, fut toutefois très relatif : annoncé à 20%, il obtint finalement 17,9%, soit l’équivalent du second tour de 2002 (qui lui-même ne fut que la somme mécanique des électeurs du FN, de Bruno Maigret et Jean Saint-Josse, au premier tour, sans gain de second tour). Autrement dit, la base électorale du FN ne s’est pas vraiment élargie en dix ans. Et ce parti reste le meilleur allié du système pour cristalliser les colères, neutraliser la dissidence et salir les partisans d’une réorientation en profondeur de la politique française : « vous parlez comme le FN ! »… et si c’était l’inverse ?! Un FN qui récolte les fruits de la contestation, quels qu'ils soient, même légitimes, en les salissant par ses outrances et son passé plus que douteux. Marine Le Pen s’est en effet présentée comme « la seule opposition à la gauche ultralibérale, laxiste et libertaire », avec un discours eurosceptique du type « entrons en résistance », au-delà de la droite et de la gauche (réfutant même la qualification d’extrême-droite), chantant la Marseillaise, se tournant vers les ouvriers, les agriculteurs… misant sur l’implosion de l’UMP dans l’espoir de devenir centrale à droite. Une stratégie qui n’a pas vraiment payé (quelques dossiers puants sont sortis à point et Le Pen père a lâché quelques insanies à l'approche du scrutin), mais qui continue d’encombrer le paysage politique en empêchant une alternative républicaine d’apparaître. De son côté, Jean-Luc Mélenchon avait plusieurs objectifs : 1/ dépasser François Bayrou (de fait à 9,3%) pour obliger le PS à se tourner vers lui plutôt que vers le centre. 2/ dépasser Europe Ecologie pour devenir la deuxième force de gauche (de fait pour Eva Joly ce fut un désastre). 3/ dépasser le FN pour devenir le nouveau candidat « anti-système ». Avec 9 points d’écart et 11,1% des voix, ce fut un gros échec. Il n’a rien fait de plus qu’égaler les suffrages cumulés d’Europe Ecologie, du NPA et de LO en 2002, sans que le FN n’en soit affecté. Rien de très nouveau donc. Sauf que de ce côté-là aussi, le positionnement très "à gauche", les postures anti-médiatiques du candidat, parfois très violentes, ont cristallisé de la contestation tout en servant de repoussoir aux "modérés".

Revenons au vainqueur par défaut de cette élection. La réponse des sondés à une question d’entre deux tours (Ipsos) fut inédite et cinglante : « Si François Hollande est élu, pensez-vous que la situation de la France va s’améliorer ? » 46% de Non, 28% ne se prononçant pas et seulement 26% de Oui ! Du jamais vu… D’après un sondage du mois d’août 2012 (Ifop), le moral « des Français » était au plus bas pour une période d'après-élection présidentielle, avec 68% de personnes se disant pessimistes pour leur avenir, malgré "l'alternance" politique (à quand l'alternative ?). « Après la réélection de Jacques Chirac et l'élection de Nicolas Sarkozy, respectivement 34% et 50% des Français se disaient inquiets pour eux et leurs enfants », souligne l'Ifop. En 2012, « le pessimisme n'épargne pas les sympathisants du PS, avec 58% d'idées noires »… La côte de popularité d’un président n’est jamais tombée si vite aussi bas que celle de François Hollande, plus même que Nicolas Sarkozy qui s’était pourtant effondré dans l’opinion à un rythme vertigineux. La question de la légitimité des politiques menées se pose hélas à nouveau. Or, c’est la plus grave des questions, la plus lourde de dangers... Le 14 janvier 2014, lors d’une conférence de presse, François Hollande a choisi en dernier recours d’afficher clairement ce qu’il a toujours été malgré discours et postures : un ardent défenseur de la « social-démocratie », c’est-à-dire un partisan du fédéralisme, du régionalisme et du néolibéralisme européens. Immanquablement, les prochaines élections seront de réaction, des scrutins de colère populaire. Pour le meilleur ou pour le pire. D’où les craintes pour les européennes de 2014, surtout si les électeurs habituellement européistes ne trouvent pas suffisamment de motivation dans les faits pour se déplacer vers les urnes…

 

10 et 17 juin 2012 – ELECTIONS LEGISLATIVES. Dans l’ombre des présidentielles, ces élections ont vu l’abstention exploser une nouvelle fois (cela n'a pas été mis en avant...) Pourtant, pour la première fois dans l’histoire de la Vème République, l’abstention à ce type de scrutin a dépassé les 40% : avec 42,8% au premier tour et 44,6% au second, nous sommes désormais très loin des 15% d’abstentionnistes de mars 1978 ou même des 35,6% du premier tour de 2002. L’élection présidentielle, quelques semaines avant, n’avait pourtant pas connu une telle désaffection. Comment expliquer cette différence de traitement par les électeurs entre les deux scrutins ? On peut légitimement se poser la question des effets de la réforme du quinquennat (referendum du 24 septembre 2000). En effet, depuis 2002, les élections législatives coïncident avec les présidentielles. C’est à partir de ce moment que le décrochage des citoyens a clairement augmenté. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que sur nombre de sujets, aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est désormais le Sénat qui fait office de contre-pouvoir.

L’assemblée de 2007 comportait 228 élus PS et alliés. En 2012, ils sont 340, dont 313 PS proprement dit, ce qui donne la majorité absolue au parti du vainqueur de la présidentielle. C’est inédit dans l’histoire de la Vème République, mais là encore, cette victoire est largement en trompe l’œil, le vote contre les sortants ayant largement été représenté. Pour les candidats de l’UMP et du Nouveau Centre, ce fut une claque. Passés de 343 à 230, ils ont fait les frais de la colère contre Nicolas Sarkozy, lui qui avait suscité tant d’espoir en 2007 et du coup autant de désillusion par la suite. A noter enfin, l’apparition de deux élus du Front national dans l’hémicycle, quand bien même leur parti est une des principales causes de ce bipartisme écrasant, en neutralisant d'avance une opposition républicaine digne de ce nom qui, certes, peine à émerger.

 

7 avril 2013 – CONSULTATION REFERENDAIRE sur la COLLECTIVITE TERRITORIALE D'ALSACE. Alors que ce scrutin avait une valeur de ballon d'essai pour le reste du territoire national, en attendant la réforme territoriale à venir, dans une région que l'on pensait facile à convaincre, afin d'effacer les échecs corses et antillais de 2003, le non l'a emporté dans le Haut-Rhin et la forte abstention a invalidé le oui du Bas-Rhin. Le projet de fusion des trois collectivités alsaciennes (deux départements et une région) n'a pas été validée. Pour une analyse plus détaillée des résultats du scrutin, voir ici. Cependant, avec le précédent du non de 2005, bafoué dès 2007, certains n'hésitent plus à manifester leur mépris pour la voix populaire : moins de trois mois plus tard, en juillet 2013, un amendement parlementaire était voté pour supprimer la condition de referendum pour les évolutions institutionnelles des collectivités locales. Retoqué par le Sénat, rétabli par la Commission des Lois, avant d'être finalement mis de côté par la commission paritaire mixte en décembre 2013, le retour du projet a déjà été annoncé pour le printemps 2014, dans le cadre du projet de loi sur la régionalisation... A suivre, donc.

 

A venir : municipales (23 et 30 mars 2014), européennes (25 mai 2014), départementales (2015), régionales (2015), présidentielles (2017), législatives (2017)...