L'Europe, l'Europe, l'Europe ?

EuropeC'est qui l'Europe ? C’est quoi l’Europe ? L'Europe des Commissaires non élus ? L'Europe des lobbies et de l’oligarchie mondialisée ? L'Europe du libre-échange dogmatique ? L’Europe qui dit « oui quand même » lorsque les peuples disent « non » ? L’Europe de la mise sous tutelle financière de régimes démocratiques ? L'Europe Goldman Sachs ? Cette Europe-là, on commence à la connaître. Et de près, de trop près… A qui et à quoi sert l’Europe aujourd’hui ? Y a-t-il une autre Europe possible ? Ou bien le « rêve européen » a-t-il pour fonction de nous faire accepter une réalité espérée comme transitoire, infiniment transitoire ? Les questions tourbillonnent dans la tête. Elles obligent à la réflexion et au bilan. En forme de coup de gueule.

Une entité politique ne peut réellement peser que lorsqu’elle est portée par une foi collective. Mais, dans l’Union européenne, le collectif n’est manifestement pas là, et pas près d’être là. Quant à la foi, c’est comme en bourse, quand il y a des doutes, tout s’effondre… Nous en sommes là. Et ce déficit, à la fois démocratique (gouvernement du peuple) et républicain (exigence de l’intérêt général) de l’Union européenne, est un des facteurs de sa marginalisation et de sa décrépitude actuelles.

Le risque de l’affrontement s’accroît. Les grands ressorts se tendent. On nous avait promis la prospérité, voici la crise. On nous avait promis la justice, voici l’oligarchie. On nous avait promis la paix, et voici que s’amoncellent les nuages noirs de la guerre (financière, économique, sociale, ethnique, civile…). Qu’il est loin le temps de la belle promesse d’un avenir radieux, de joie et d’allégresse. Et qu’il est triste aussi de voir que les mêmes causes produisent les mêmes effets : les dérèglements économiques qui ont conduit au krach de 1929 ont été suivis du pire. Les déréglementations des quarante dernières années nous ont méticuleusement préparé les conditions de la crise actuelle, chacun le sait ou le pressent, et le pire est sans doute à venir. Sauf sursaut citoyen et politique de grande ampleur.

Tentation post-démocratique

Quand un diplomate modéré comme Hubert Védrine martèle sur les antennes que la « tentation post-démocratique » en Europe n’a jamais été aussi grande et que nous en sommes à « l'extrême point de rupture entre le vote du citoyen et ce qui se décide en son nom », cela doit être pris au sérieux. Quand Jean-Pierre Jouyet, le président de l’Autorité française des Marchés Financiers met en garde contre la « dictature de fait des marchés financiers », il faut l’entendre et le digérer. Quand, dans les coulisses technocratiques, de hauts responsables européens se prononcent pour un « saut fédéral européen » par le biais d’un « despotisme éclairé », il faut surtout entendre « despotisme », c’est-à-dire abandon de la démocratie. Et cela fait froid dans le dos. « Eclairé » signifiant simplement que les citoyens imbéciles doivent maintenant se contenter de travailler, consommer, se divertir, et laisser place à ceux qui « savent »… Mais que savent-ils vraiment ? Savent-ils qu’ils ne savent pas ? Et qu’ont-ils appris de l’Histoire ? Tttttttt… Faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou...

Le rêve européen

A quand donc l'Europe des Peuples libres ? A quand l'Europe des projets industriels, l'Europe de l'investissement productif, l'Europe puissance, riche de sa diversité ? N’est-elle plus qu’une lointaine illusion, cette Europe de la coopération entre nations souveraines ? Colocation et intégration à marche forcée sont lourdes du pire. Notamment de la susdite marginalisation : non seulement marginalisation géopolitique, au profit de la zone Pacifique sur laquelle semblent dorénavant miser les Etats-Unis et la Chine, mais aussi, plus spécifiquement, marginalisation de notre modèle républicain (égalité devant la loi, identique pour tous ; laïcité ; services publics ; modèle social ; code du travail…) au sein de l'Europe et du monde, ce qui est au moins aussi grave.

Nous, Français, sommes en effet coupables de ces renoncements par esprit de faiblesse, par repentance permanente et auto-flagellation systématique. Nous avons pourtant un héritage millénaire, chargé du meilleur comme du pire, et c’est une responsabilité au regard de l’Histoire et de nous-mêmes. Mais nous n’en sommes actuellement pas à la hauteur.

Politisation croissante sur fond de méfiance

Du moins, nos « zélites », censées représenter l’intérêt général, sont-elles en plein décrochage politique. Selon le dernier baromètre Cevipof, alors qu’environ trois Français sur quatre considèrent que les responsables ne « s’occupent pas d’eux », qu’ils sont « plutôt corrompus » et que les notions de droite et de gauche sont devenues secondaires (parce que le véritable clivage est ailleurs), la politisation augmente paradoxalement : 60% des sondés disent « s’intéresser assez ou beaucoup à la politique », une augmentation de 5% sur deux ans. N’est-ce pas là le signe qu’il existe un boulevard politique pour qui saurait sortir des gonds de la pensée unique et présenter une véritable alternative, sérieuse et cohérente (tant sur le plan programmatique que sur le plan organisationnel) ?

Il y a besoin d’un rassemblement de forces aujourd’hui disparates mais qui défendent l’essentiel : le Peuple, la Démocratie, la République. Comme en 40, des querelles auparavant cruciales doivent être mises en veilleuse ou sur la touche. Pour ressortir après la tempête, logiquement et légitimement, car la vision irénique de la politique comme une grande ronde de Schtroumpfs dansant tous ensemble autour du feu reste une illusion porteuse de catastrophes.

Il ne suffira toutefois pas de jouer simplement la partition de la « grande coalition », c’est-à-dire du rassemblement de ceux qui nous ont menés au bord du gouffre et qui voudraient naïvement se sauver en sauvant l’organisation actuelle (notamment dans les domaines de la finance, de la monnaie, du commerce). Une telle alliance (comme on les voit poindre en Grèce, en Italie, bientôt ailleurs, sous l’œil sévère de la Troïka FMI, BCE, UE) aurait tout de même le mérite de nous prouver définitivement que l’opposition des « grands partis » est dorénavant factice. Les débauchages à « gauche » de Nicolas Sarkozy en 2007 l’avaient d’ailleurs déjà montré, tout comme auparavant la signature commune de Jacques Chirac et Lionel Jospin en bas des accords de Barcelone en mars 2002, programmant la vente à l’encan de ce qui nous restait de services publics, et donnant sérieusement pour objectif à l'UE de « devenir la région économique la plus compétitive, la plus dynamique et la plus prospère du monde et ce jusqu'en 2010 ».

La guerre économique

Et donc, l’Europe ? Eh bien justement, nous devons impérativement réveiller la France pour rééquilibrer l’Europe. Réveiller la France, mais comment ? Commençons d’abord par cesser de nous bercer, doucereusement et inutilement, au son des sirènes allemandes. Avant tout, parce que c'est humiliant de s’entendre asséner tous les jours que les autres sont les meilleurs et que nous sommes les moins bons, et parce qu’un peuple humilié finit toujours par se gonfler d'orgueil… Mais surtout parce que c’est contre-productif. Derrière les apparences (économiques), il y a une réalité (politique) dont les perspectives sont bien moins reluisantes. N’en déplaise aux nouveaux partisans du culte de la puissance matérielle.

A cet égard, il est intéressant de décortiquer la tonalité des positions officielles de la France et de l’Allemagne entre 1997 et 1998 quant à l’élargissement. On y observe une France qui émet des réserves institutionnelles et livre en filigrane la crainte que l’on aille un peu vite en besogne, par la bouche de Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères. Mais une France qui justifie tout de même l’extension vers l’Est au nom d’une formidable Europe politique et sociale (encore et toujours) à venir à travers un discours aussi généreux que creux et naïf : il y aurait « un impératif moral, une nécessité historique » à la réunification d’une grande « famille » (Jacques Chirac), l’Europe a besoin de vous, pays de l’Est, tout comme vous avez besoin d’elle (Lionel Jospin)...  En revanche, de l’autre côté du Rhin, on est bien plus concret : il s’agit d’une « chance », d’une « opportunité », d’un « enjeu économique important pour l’Allemagne », « au vu de sa position géographique centrale », étant « le pays qui a le plus profité des bouleversements en Europe centrale et orientale » (Klaus Kinkel, ministre des affaires étrangères), c’est un processus naturel et inévitable « à compléter le plus vite possible » (Helmut Kohl).

La « réussite » allemande actuelle est en effet largement fondée sur ce choix : l’élargissement (à 27) de la zone de libre-échange européenne vers l'est, hors zone euro avec des monnaies faibles, et en même temps sur une zone euro (à 15) avec monnaie chère, dans laquelle l’Allemagne réalise plus de 80% de ses exportations. Autrement dit, le made in Germany est majoritairement du made in PECO à bas coût, importé d’usines délocalisées ou construites à l’Est, dont seul l’assemblage est réalisé en Allemagne avant d’être vendu en zone euro, garantissant une substantielle plus-value. Une belle opération. Mais qui n’est pas un modèle, ni pour l’Europe ni pour le monde. C’est plutôt un problème pour l’Europe. Tout comme le système grec est un autre problème européen (marché noir, corruption, maquillage des comptes, mais ça on le savait déjà quand la Grèce a adopté l’euro).

Or, comme la somme des imports-exports à l’échelle de la planète est nécessairement nulle, les pays excédentaires le sont obligatoirement sur le dos des pays déficitaires. Ce que l’on entend donc vanter est une logique aveugle de guerre économique de tous contre tous. Entre citoyens d’abord : pauvreté et précarité grandissante, absence de salaire minimum en Allemagne, etc. Entre Etats ensuite, y compris européens, par un système de prédation par l'exportation. C’est un modèle de conquête par les marchés qui déstabilise inévitablement ses voisins, entraînant toujours à plus ou moins long terme un inévitable retour de manivelle : en effet, à qui pouvez-vous encore vendre lorsque vos « clients » sont exsangues ? Sans compter que l’on a toujours raison de miser sur la stabilité de ses voisins pour vivre soi-même plus en sécurité.

La politique de l’équilibre, vocation de la France

En 1948, après les dérèglements du premier libéralisme dogmatique dont le krach de 1929 a été la cerise explosive, la Charte de la Havane a manqué de donner naissance à une Organisation Internationale du Commerce, exigeant de ses membres qu’ils « évitent de mettre en difficulté la balance des paiements d'autres pays ». Hélas, le Congrès américain n’en a pas voulu, comme il n’avait pas voulu de la SDN en 1919. C’était pourtant une bonne idée, qui reste toujours sur la table.

La compétition de tous contre tous est une des formes de la guerre. Ce n’est pas, ou en tout cas ce ne doit pas être le but de la politique. Car une politique digne de ce noble nom, ce n’est ni la guerre, ni l’économie qui n’est en ce sens que la guerre (de l’état de Nature ?) prolongée par d’autres moyens, plus retors mais moins sanglants. La politique, c’est au contraire la modération des passions, le cadrage des excès, quels qu’ils soient. La seule politique qui compte, la grande politique, est donc politique de l’équilibre, dans tous les sens du terme. Et il n’y a pas besoin d’avoir, dans un accès de virilité mal placée, ni la plus grande armée, ni la plus grande quantité de billets en circulation, ni la plus belle bourse, ni même le plus grand pays pour peser sur le cours du monde. Après 1940, avec de l’audace doublée d’une volonté à toute épreuve, De Gaulle a gagné d’incroyables bras de fer contre Roosevelt, Churchill ou Staline, et incarné avec efficience la grandeur de la France, n’ayant avec lui, en tout et pour tout, que quelques milliers d’hommes et de femmes convaincus et combatifs. Et nous ne serions plus capables d’en faire autant ?

L’équilibre, ce fut la vocation séculaire de la France, cela doit le rester. L'Allemagne est aujourd'hui notre amie, et nous devons, au nom justement de cette franche amitié, lui rappeler pourquoi la guerre, y compris économique, en poursuivant le modèle impérialiste de la conquête à l’extérieur, ne peut mener qu’au pire. Et la leçon est bien plus universelle. Elle vaut pour tous nos dirigeants, tentés par le culte de la puissance matérielle, et oublieux de la puissance symbolique, la seule respectable qui soit. Elle vaut aussi pour tous les citoyens qui pourraient croire que la compétitivité serait le stade ultime du bonheur.

Etre républicain, c’est justement vouloir l’équilibre et la modération, c’est vouloir l’intérêt général qui ne se superpose pas avec la somme des intérêts particuliers (puisqu’il doit être capable d’aller à l’encontre d’un intérêt immédiat, si puissant soit-il, au nom d’un intérêt supérieur et du long terme). Etre républicain, c’est vouloir l’unité de la nation et du peuple en prônant le pacte entre classes sociales, contre la tentation, récurrente au cours de l’histoire, du pacte oligarchique entre des élites plus ou moins mondialisées (l'autre nom de l'Empire). Dans le dos des Peuples.

Europa, choisis ton camp.

 

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Sur le 29 mai 2005 :

29 mai 2005 : Quelques articles suffisent à dire "non" !

29 mai 2005 : Un non frileux, bête et xénophobe ?... Une secousse politique.

Sur la trahison du Traité de Lisbonne :

14 février 2008 : le traité européen de Lisbonne, une ratification illégitime sur fond de désinformation.

10 février 2008 : Un couvercle sur la marmite. La sourde révolte contre l'adoption en catimini du traité de Lisbonne.

19 janvier 2008 : Les coulisses du Traité de Lisbonne, ou comment tout a été fait pour contourner le "non" des Français.

20 octobre 2007 : L'entourloupe de M. Sarkozy. Nouveau traité européen : complexe simplification et franche trahison.

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20 novembre 2011 : Déséquilibre européen : L'Europe, l'Europe, l'Europe ?

22 juin 2011 : La question européenne