Les leçons de l’Histoire

 

histoiregeoAlors que l’Histoire disparaît tout simplement et si scandaleusement du programme obligatoire de terminale S, alors aussi que des lois mémorielles tendent à l’instrumentaliser en établissant un point de vue officiel sur des événements historiques, posons-nous quelques questions de fond pour éclairer le débat. Pouvons-nous véritablement apprendre quelque chose de l’Histoire ? Nous donne-t-elle des leçons ? Sommes-nous condamnés à répéter les erreurs du passé ? Ou bien la matière historique étant irréductiblement singulière, est-il impossible d’en extraire quelque chose d’utile ? Plus largement, à quoi sert-il de se tourner vers le passé ? Petit retour en arrière.

 

Le philosophe Nietzsche débute ainsi sa Deuxième considération intempestive : « Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne sait pas ce qu’était hier, ni ce qu’était aujourd’hui : il court de-ci de-là, mange, se repose et se remet à courir, et ainsi du matin jusqu’au soir, jour après jour, quel que soit son plaisir ou son déplaisir. Attaché au piquet du moment, il n’en témoigne ni mélancolie ni ennui. » Si donc l’homme est un "animal doué de langage et de raison", il est aussi un animal historique. Comme le souligne Régis Debray, l'homme est « le seul animal à savoir quelque chose de son grand-père ». Nous, humains, nous inscrivons dans le temps, dans la filiation, dans la transmission, un pied dans le passé, l’autre dans le futur, à cheval sur un présent qui n’en finit pas de passer.

Commençons par distinguer les différents sens possibles du mot.

1/ L’histoire, c’est tout d’abord l’enchaînement des événements humains qui s’écoulent à travers le temps, c’est la matière historique, depuis la nuit des temps jusqu’à aujourd’hui. Nos moyens d’y accéder ? Les témoignages, les écrits (sur papier, parchemin, papyrus, bois, argile, pierre…), les objets (notamment funéraires), les différentes traces d’activité ou d’habitat…

2/ Plus spécifiquement, on associe la naissance de l’Histoire, comme fin de la Pré-histoire, à l’invention de l’écriture (il y a 5000 ans pour les Mésopotamiens, beaucoup plus récemment pour « nos ancêtres les Gaulois »). Autrement dit, le début de l’histoire, c’est lorsque l’on commence à avoir des écrits permettant de reconstituer pensées et événements qui ont animé la vie de nos prédécesseurs.

3/ Mais l’histoire, c’est aussi le discours que l’on tient sur cet enchaînement : la discipline historique consistant à raconter les événements a posteriori.

 

Les enjeux de l’histoire

Or,  justement, comme il n’est pas possible de tout raconter, un choix doit nécessairement être fait entre ce qui est retenu et ce qui ne l’est pas. Entre ce qui doit être retenu et ce qui ne doit pas l'être. On saisit immédiatement les enjeux du débat et sa portée polémique. Pourquoi donc ceci plutôt que cela ? C’est tout l’enjeu de l’histoire comme discipline, un enjeu politique et même civilisationnel. Rédiger des programmes scolaires n’est ainsi jamais neutre. Il faut choisir, entre ce qui doit être enseigné et ce qui ne le sera pas, entre ce qu’il faut retenir et ce que l’on choisit d’oublier. C’est sans doute le plus grand et le plus difficile des choix. Les anciens ne s’y étaient pas trompés.

 

L’histoire monumentale

Faisons donc un détour par l’histoire de l’Histoire.

Si l’on remonte à ses origines, et avant même que le mot n’apparaisse, l’histoire se confond avec la poésie épique : épopée de Gilgamesh en Mésopotamie, Mahābhārata en Inde, Odyssée d’Ulysse… Avec un objectif majeur : la célébration de la grandeur, la consignation par la mémoire (d’abord orale puis écrite) de ce qui est digne d’éloge. L’aède, ce poète chanteur, est celui qui discrimine entre d’une part ce qui est voué à l’oubli et d’autre part ce qui mérite d’être mémorisé et transmis. Avec la part d’amplification, de transformation et d’exagération qu’entraîne une telle transmission à travers la succession des générations. Homère écrivait : « La Muse poussa alors l’aède à chanter les faits renommés des hommes ». Le poète, inspiré par les Muses, en racontant des histoires, confère l’immortalité à ce que l’époque considère comme la vertu. C’est ainsi que naissent les mythes et les héros, ces demi-dieux, et peut-être les dieux eux-mêmes.

D’emblée, la fonction de l’histoire, que l’on peut appeler monumentale (c’est-à-dire celle qui dresse des monuments par écrit) est donc de donner des leçons à ceux qui l’écoutent. Elle en-registre (met en registre) les records, au sens olympique du terme (et « record », en anglais, cela signifie précisément enregistrer).

 

L’historien, un enquêteur

herodoteL’histoire, telle que nous la connaissons aujourd’hui, vient donc de l’épopée mais elle en est sortie, elle s’en est séparée en s’y confrontant. Lorsque le mot historia apparaît en grec, avec Hérodote, il y a 2500 ans, il désigne avant tout un état d’esprit, une démarche intellectuelle : la démarche de celui qui se met en quête, qui va enquêter, voir par lui-même pour recueillir des témoignages et donner des garanties de la véracité de ce qui se raconte (histôr, c’est d’abord le témoin mais aussi le garant). C’est celui qui va comparer les différentes versions, les analyser, les classer en fonction de leur degré de vraisemblance. Ce n’est donc plus la Muse divine qui inspire et parle à travers le poète, mais la Raison humaine qui s’exprime à la première personne (Hérodote dit ‘je’) et se met ainsi à la portée de tous, y compris aux feux du doute et de la critique. Et il ne s’agit plus que des seuls hommes, de ce qu’ils ont fait de grand.

S’interrogeant sur les raisons de l’effondrement de l’empire athénien, Thucydide, l’autre grand historien grec, attribue une finalité pédagogique à l’histoire : il s’agit de tirer ces fameuses leçons de l’histoire, en faisant la supposition que les même causes qui ont entraîné un effondrement pourraient bien en entraîner un autre.

Quelques siècles plus tard, avec Polybe ou Diodore de Sicile, on entre dans une nouvelle ère, plus ambitieuse encore : celle de l’histoire universelle. Le but à atteindre serait de trouver les clefs de compréhension de la totalité de l’histoire du monde : tout ce qui s’est passé, tout ce que les hommes ont fait doit être saisi dans son architecture, il s’agit d’en dégager la logique globale à l’échelle de l’humanité. Alors les lignes du futur apparaîtront peut-être. Et ce sera la plus grande des leçons.

Toutes les hypothèses sont faites par les Grecs. Régression vers l’âge de fer depuis un âge d’or qui suscite de la nostalgie; progrès vers un accomplissement de l’histoire dans laquelle une rationalité immanente est à l’œuvre; théorie du cataclysme périodique dans le cadre d’une histoire cyclique; ou encore désordre le plus complet. Aucune de ces visions de l’histoire n’est neutre. Et l’on ne tirera pas les mêmes leçons selon la perspective dans laquelle on se situe.

 

L’histoire, une science humaine

Si l’histoire pouvait avoir le statut d’une science rigoureuse, alors ses leçons en seraient claires et indubitables. Au fondement de la science, il existe un principe, le principe de causalité : que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. C’est ce qui permet de prévoir des éclipses, tout comme les effets d’une transformation chimique, etc. Mais justement les leçons de l’histoire ne sont pas comme celles de la physique expérimentale, l’histoire des hommes est un tissu d’événements, toujours singuliers, dont les causes sont si variées et entremêlées qu’il est impossible à la raison humaine d’en faire une science dure. Et les leçons de l’histoire resteront toujours sujettes à caution et au débat.

Mais ce n’est pas parce qu’elle n’est pas une science dure qu’elle perd tout caractère scientifique. Devenir historien, et pas simple lecteur d’histoire, c’est mettre en œuvre une méthode de recherche et une rigueur dans l’expression. Si l’histoire ne peut pas être une science du fait de son objet, sa démarche doit être scientifique, notamment dans le traitement des sources et de leur recoupement. Le but de l’historien ne doit pas être de donner des leçons, il est de tendre au maximum à l’objectivité des faits, même si choisir des événements, c’est déjà juger.

Les leçons de l’histoire n’existent donc que par l’activité du lecteur. C’est à ce dernier d’en tirer profit pour sa compréhension du monde et pour son action.

 

A quoi sert l’histoire ?

En résumé, si l’histoire ne donne pas de leçons irréfutables, quels sont ses avantages ? Que nous apporte-t-elle si nous nous y plongeons ?

1/ Elle procède d’une volonté méthodique de classer les événements pour tenter d’en dégager les structures sous-jacentes. Quand bien même ce serait vain, la discipline historique reste une exigence de la raison de mettre de l’ordre dans le désordre des phénomènes. C’est ni plus ni moins l’un des fondements de la civilisation.

2/ L’histoire est un voyage, non dans l’espace, mais dans le temps. C’est une expérience de vie. En allant voir ce qui s’est fait ailleurs, il y a longtemps, nous relativisons notre position, nos conceptions. C’est un gage d’ouverture d’esprit. C’est aussi une condition de la connaissance de soi qui ne peut exister sans que l’on ne commence d’abord par sortir de soi pour découvrir l’Autre : qu’il soit grec ancien, romain de l’Empire, égyptien du temps des pharaons…

3/ L’étude de notre histoire nous permet aussi de savoir d’où l’on vient, de connaître les causes qui nous déterminent collectivement à être ce que nous sommes, et donc, là aussi, de mieux nous comprendre nous-mêmes et de mieux pouvoir nous corriger.

4/ L’apprentissage scolaire de l’histoire a pour but de donner des références identiques à tous et donc en ce sens « identitaires ». Il a aussi pour objectif de donner les repères chronologiques qui doivent permettre à chacun de se repérer dans le « tumulte des événements ». Quand nous avons en tête des dates comme 732, 1515, 1610 ou 1789 (ce qui n’est plus véritablement le cas des générations actuelles, parole de prof), j’ai non seulement une culture commune avec mon voisin, mais aussi de quoi ne pas situer la destruction de la ville romaine de Pompéi au XVIIIème siècle.

5/ La connaissance de l’histoire entraîne aussi une sérieuse augmentation du champ des possibles, donc des possibilités d’action au présent. Le même Nietzsche, dans sa considération intempestive sur l’utilité et les inconvénients des études historiques, écrivait que sa formation de philologue classique lui permettait « d’agir d’une façon inactuelle, c’est-à-dire contre le temps, et par-là même sur le temps, en faveur d’un temps à venir ».

 

L’anachronisme créateur

Car les plus grands anachronismes sont souvent les plus créateurs. C’est même paradoxalement quand l’histoire perd de sa scientificité qu’elle devient créatrice, lorsque deux époques se rencontrent, voire s’entrechoquent. C’est le cas de toutes les époques révolutionnaires : Renaissance, Révolution de 1789 ou encore celle de 1917. Et tous les grands révolutionnaires ont commencé par avoir les deux pieds dans le passé. C’est d’ailleurs cet ancrage historique qui leur a permis de porter une nouveauté à contre-temps. Les grands hommes ont toujours agi contre l’histoire. Tout contre, comme Sacha Guitry le disait des femmes. Et c’est justement comme cela qu’ils sont entrés dans l’Histoire.

Il faut donc les deux : la rigueur, la méthode scientifique de l’historien dont la (noble) mission est de mettre à disposition du matériel toujours neuf, toujours plus précis. Et c’est de la responsabilité des citoyens de s’en emparer pour analyser, critiquer ou bouleverser…

 

Pour en finir provisoirement

Tournons-nous à nouveau vers les leçons d’histoire, celles que les professeurs du même nom donnent à leurs élèves : que sont-elles devenues ? que deviendront-elles ? Les débats font rage. Sans doute à raison.

Depuis 2008, par exemple, Louis XIV et Napoléon Bonaparte ont été réduits à la portion plus que congrue dans les nouveaux programmes de collège, au profit de « l'ouverture aux autres civilisations de notre monde » et notamment au royaume médiéval du Monomotapa, dans l’actuel Zimbabwe. Quand bien même ce qui est proposé est très intéressant (tout comme le seraient la civilisation inca, l’Égypte antique ou le Moyen-Age japonais), est-ce bien judicieux de supprimer des fondamentaux de l’histoire de France ? Ou alors, augmentons la dotation horaire de la discipline !

Autre exemple, plus inquiétant encore : à la rentrée prochaine, en septembre 2012, les élèves des classes scientifiques (50% des élèves des sections générales) n’auront plus d’enseignement obligatoire d’histoire et de géographie en terminale. On exigera en outre des professeurs et de leurs élèves de faire en une année de première ce qui se faisait en deux. Conséquence de cette aberration : la chronologie disparaît, et l’on prétend ainsi enseigner la seconde guerre mondiale avant d’aborder la montée d’Hitler et le national-socialisme.

S’il y a bien une leçon de l’histoire à retenir, c’est que lorsqu’une société tourne le dos à l’histoire, c’est parce qu’elle se replie sur elle, c’est qu’elle ne vit plus qu’au présent, l’éternel présent du narcissisme. Et l’on sait ce qui est arrivé à Narcisse, à force de contempler sa propre image dans le reflet de l’eau. Il s’est noyé.