Condillac et la langue des Anciens

 

Condillac(1714-1780)En 1758, Etienne Bonnot de Condillac, alors âgé de 44 ans, se rend à Parme où Louis XV l’envoie auprès de son petit-fils, le futur duc Ferdinand Ier (1751-1802), afin qu'il en fasse l'éducation. A son retour en France, il publiera le Cours d’études pour l'instruction du prince de Parme (1768-1775) qu’il a dispensé à l’infant durant près de dix années. Parmi les nombreux sujets abordés, Condillac rédigera une monumentale et méthodique histoire du monde, très documentée, dans laquelle nous avons pénétré à petits pas, pour ce travail, sans avoir eu le temps d'en ouvrir toutes les portes.

Le philosophe consacre, dans cette somme de connaissances, plusieurs chapitres à la lecture qu'il fait des philosophes de l'Antiquité, notamment Platon, Aristote, les stoïciens et les épicuriens, dont il présente un condensé de leurs œuvres à des fins pédagogiques. C'est aussi l'occasion pour Condillac de faire ressortir les principes de sa philosophie, tout au moins en négatif, quand ce n'est très explicite.

Ainsi écrivait-il déjà dans l'introduction de son Essai sur l'origine des connaissances humaines que « l'expérience du philosophe, comme celle du pilote, est la connaissance des écueils où les autres ont échoué ; et sans cette connaissance, il n'est point de boussole qui puisse le guider »1.

Nous tâcherons notamment de répondre à cette question : où trouve-t-on pour la première fois dans l'histoire de la philosophie, selon Condillac, l'hypothèse d'une exclusivité des sens dans la formation des idées ?

Tout en partant de cet ouvrage, mis en relation avec d'autres lectures, nous porterons aussi l'analyse sur l'exigence condillacienne d'une langue bien faite, d'un langage « clair et précis », condition nécessaire d'une science véritable, construite sur des connaissances issues de la perception.

 

1. Platon, brouillon

 

Condillac ne dresse pas de Platon un portrait particulièrement élogieux. Il est pour lui synonyme d'un vieil idéalisme qui s'est fourvoyé dans ses fumeuses conceptions de l'ordre d'une métaphysique dogmatique : « ses opinions ne paraissent qu'un délire, qui mériterait peu de nous occuper : mais comme ce délire a duré, il est nécessaire de le faire connaître. […] L'histoire s'occupe de ceux qui ont retardé les progrès de la raison, comme de ceux qui les ont avancés »2. Le ton est donné. L'étude de Platon n'est pas à négliger, mais seulement d'un point de vue historique et contextuel, afin de mieux comprendre d'où l'on vient.

Platon écrivait dans un style qui lui était propre, et qui deviendra un genre, encore largement pratiqué à l'époque de Condillac (que l'on pense par exemple aux dialogues de Diderot, ce platonicien de forme et d'exigence, comme par exemple Jacques le Fataliste). A propos des avantages trouvés, par le philosophe grec, à cette forme dialoguée, Condillac ironise : « c'était de pouvoir parler de tout sans rien approfondir, de pouvoir passer sans ordre de question en question, et de pouvoir enfin cacher ses opinions ; en sorte qu'on eût de la peine à deviner si c'étaient les siennes qu'il exposait, ou celle de ses interlocuteurs ». Superficialité, désordre dans les pensées, dissimulation d'idées, la charge est lourde. Condillac précise sa réflexion : « Il y a des choses sur lesquelles il n'est ni possible, ni permis de dire tout ce qu'on pense. Cela est vrai : mais il faut être clair, quand il est permis de l'être ; et cela est toujours possible, quand on s'entend soi-même »3.

Cette exigence de Condillac fait évidemment penser aux « idées claires et distinctes » de Descartes, à la différence que ce dernier croit en l'existence d'idées innées et qu'il jette le discrédit sur les « idées sensibles ». Elle peut aussi être rapportée aux fameux vers du poète classique Nicolas Boileau dans son Art poétique, version spirituelle du jardin à la française :

« Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. 
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément 
» 4.

A travers la mordante critique du maître de l'Académie, Condillac expose donc ses principales préoccupations : s'exprimer dans une langue claire et distincte, pesant chacun de ses termes, dont les idées correspondantes ont été soigneusement élaborées. « Dans mon langage, avoir des idées claires et distinctes, ce sera pour parler plus brièvement, avoir des idées ; et avoir des idées obscures et confuses, ce sera n'en point avoir », affirme-t-il avec une pointe d'ironie5.

Platon était donc trop « brouillon », pas assez cohérent ni assez conséquent. Il papillonnait d'une idée à l'autre sans vraiment aboutir. Sa dialectique n'aurait donc que l'apparence de la rationalité (au sens de la vérité comme adéquation entre les mots et les choses). Il n'était d'ailleurs même pas suffisamment logique (au sens de la vérité comme cohérence interne d'un discours, logos en grec).

Pourtant, le philosophe grec portait dans son estime les Mathématiques, comme le rappelle Condillac : « Une inscription qu'il avait mise sur la porte de son école, en défendait l'entrée à tout homme qui ignorait la géométrie. C'est des Pythagoriciens qu'il avait appris à faire cas de cette science »6. Mais selon le penseur français, la géométrie ne leur donnait pas les clefs d'une véritable langue du réel, elle ne leur permettait pas de dire la nature. Plus incisif encore, Condillac poursuit son œuvre critique : « ainsi qu'eux [les Pythagoriciens], il l'estimait sans en connaître le prix. Aucun de ces philosophes ne savaient l'appliquer à la physique, ils ne s'en doutaient seulement pas. Ce n'était guère pour eux qu'une science abstraite, qui préparait l'esprit à d'autres abstractions ». Autrement dit, la langue mathématique de ces philosophes tournait à vide, en dehors de sa vertu propédeutique. Le pire était que ces pythagoriciens se leurraient sur leurs idées : « Ils se croyaient physiciens, quand ils avaient imaginé des rapports et des proportions qui ne sont point dans la nature ». Leur langue n'accrochait donc pas aux choses. La conséquence de cette illusion, de ce croire savoir (pourtant brocardé par Socrate), c'était ni plus ni moins que la naissance d'une métaphysique trompeuse. Faute de pouvoir parler justement de la nature du monde, ils ont élaboré des édifices, certes savants en apparence, mais purement délirants7 : « de médiocres géomètres, ils devenaient mauvais métaphysiciens ».

Mais Condillac passe encore un degré dans la critique de l'antique prédécesseur en se plaçant au niveau moral et en brocardant à mi-mot l'élitisme platonicien : « La géométrie, étant alors peu connue dans la Grèce, donnait du savoir de Platon une idée d'autant plus grande, qu'elle fermait l'entrée de son école au grand nombre ». Autrement dit, Platon usait de l'argument d'autorité, dans le but de se donner le costume d'un grand savant, au détriment d'une véritable langue scientifique. Dans toute son œuvre, « il serait difficile d'y trouver des vérités bien développées ». Condillac ne dit pas qu'il n'y a rien de vrai chez Platon, mais que ce qu'il dit est tellement mal exposé que les vérités y sont mélangées avec des contre-vérités et qu'il n'y a pour ainsi dire rien à en tirer.

A l'inverse de la philosophie confuse de Platon, qui « fixe si longtemps l'esprit humain sur des recherches où les découvertes sont impossibles », une philosophie « bien développée » ne pourrait qu'être populaire, dans la mesure où, tout homme étant doué de raison, la clarté et la rationalité de sa langue lui permettrait d'être comprise de tous. On perçoit ici une forme d'idéal de diffusion des lumières de la connaissance, hors des cénacles de la scolastique aristocratique.

Les philosophes grecs, selon Condillac, ont cherché la réalité du monde dans des idées abstraites, donc éternelles, puisqu'il n'y aurait point de science de ce qui change et que ce qui change ne serait rien. Seul Socrate, ou presque, sut garder la tête un peu plus froide : il « vit toutes ces opinions comme des délires de gens dont la folie est de se croire sage » alors qu'il s'agissait de « se borner » à « observer les rapports que les choses ont à nous, plutôt que de chercher ce qu'elles sont et comment elles sont ». Condillac, qui se projette ainsi dans la figure socratique, ajoute encore : « en suivant ce conseil, on se fût trouvé dans le chemin des découvertes. » Et de regretter immédiatement : « mais on continua de marcher sur les anciennes traces, et d'après les mêmes principes, on répéta les mêmes absurdités »8. Et Platon en premier lieu, tout disciple de Socrate qu'il fut. Si la critique est sans doute injuste et souvent exagérée, notamment du fait de nombreux anachronismes et d'un biais civilisationnel, en plaquant notamment le concept du Dieu monothéiste sur ces auteurs, il n'en demeure pas moins qu'elle se fonde sur une véritable lecture (ou relecture) de leurs œuvres9.

Où trouve-t-on donc la réalité selon Platon, tel que le voit Condillac ? « Dans les essences éternelles, immuables, nécessaires » qui se nomment « idées » et qui existent « dans l'entendement divin, comme dans leur source ». On peut relever là une conception moderne, d'inspiration stoïcienne, de l'entendement divin comme matrice des idées innées, conception éminemment dans la ligne de mire du philosophe sensualiste. Dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines, Condillac classe ainsi « les Platoniciens » avec Malebranche et Saint Augustin, parmi « tous les partisans des idées innées », s'imaginant que « les idées des nombres, séparés de leurs signes » seraient non seulement « quelque chose de clair et de déterminé », mais aussi « quelque chose de bien supérieur à ceux qui tombent sous les sens »10.

En conclusion de son étude sur Platon, à destination pédagogique pour le prince de Parme, Condillac résume ainsi son impression d'ensemble : les principes platoniciens « tendent à faire des contemplatifs, qui penseront à s'unir à Dieu, en s'abîmant dans des notions abstraites ». Autrement dit dans un idéalisme stérile pour la science et plus largement pour l'homme. Car contre l'abstraction qui confine au délire, par sa déconnexion du réel, le philosophe en appelle à la construction d'un sensualisme, théorie de la construction des idées à partir de l'unique source des sens. Ce qui est certain, c'est que, selon Condillac, Platon n'est pas l'origine de cette conception.

 

 

2. Aristote et les raccourcis de la pensée

 

Dans la suite de son cours, Condillac concède davantage de faveurs à Aristote, « le plus célèbre des philosophes de l'Antiquité »11, tout en comparant sa situation à l'égard du prince de Parme au précepteur d’Alexandre le Grand. Aristote est donc « un génie vaste », d'une « grande érudition »12, vertueux, généreux, curieux de tout et travailleur.

Tout en résumant les « opinions » du philosophe grec, dont il souligne l'énorme importance historique (« les formes d'Aristote, sa matière, ses quatre éléments, sa quintessence, ses âmes végétatives, sensitives et raisonnables, seront, pendant des siècles, tout ce qu'on croira avoir de mieux en philosophie », écrit-il), Condillac ne l'épargne pas de reproches et, en premier lieu, « surtout son obscurité ».

Prenant en considération le contexte et l'époque, Condillac lui trouve toutefois des circonstances atténuantes : « il n'était pas prudent à un philosophe de découvrir toujours sa façon de penser ». Mais le défaut qu'il pointe, cause de l'obscurité des propos, c'est la « grande brièveté » de ses écrits, « franchissant les idées intermédiaires, définissant rarement les mots, les employant dans des acceptions différentes, paraissant quelquefois se contredire, et ne prenant pas même toujours la peine de faire connaître s'il parle en son nom, ou s'il rapporte l'opinion d'un autre »13. Ce qui est visé est donc toujours un défaut de langue : raccourcis de pensée, absence de définition des concepts, confusions et contradictions.

Idée directrice, s'il en est chez Condillac, qu'on retrouve dans chacun de ses ouvrages : le souci méthodique d'un « langage exact », auquel il faut « donner de la clarté et de la précision »14, en déterminant « exactement la signification des mots », et qui doit littéralement enchaîner les idées comme les perles d'un collier. « Alors les expressions succéderaient toujours aux idées : elles seraient donc claires et précises, puisqu'elles ne rendraient que ce que chacun aurait sensiblement éprouvé »15. Pour qu'une connaissance soit validée, il ne faut pas rompre la chaîne des raisons. Et seul un langage approprié permet ce suivi.

On retrouve d'ailleurs le souci d'une science populaire (parce que rationnelle) chez Condillac lorsqu'il préfère redéfinir les termes imprécis du langage commun, en s'appuyant sur la raison universelle, plutôt que d'inventer de « nouveaux mots » et de n'« employer que les expressions accréditées par le langage des savants » : « C'est que les gens du monde, n'ayant pas autrement réfléchi sur les objets des sciences, conviendront assez volontiers de leur ignorance, et du peu d'exactitude des mots dont ils se servent. Les philosophes, honteux d'avoir médité inutilement, sont toujours partisans entêtés des prétendus fruits de leurs veilles »16 ! Plutôt que d'employer une langue jargonneuse, donc élitiste, Condillac préfère donc la redéfinition du vocabulaire ordinaire.

 

 

3. Stoïciens et épicuriens : les sens de la connaissance

 

Dans un chapitre suivant de son Histoire Ancienne, consacré à Zénon et aux Stoïciens, il accorde à ces derniers la validité de principes éthiques parfois « capables d'élever au-dessus du commun une âme forte et courageuse »17, tout en s'égarant toutefois « dans des principes de cosmogonie »18, faisant usage de la dialectique que comme « l'art d'abuser des mots »19.

Selon Condillac, Zénon de Cition affirme « que toutes nos connaissances viennent des sens ». C'est apparemment la première occurrence historique relevée par le philosophe sensualiste. Cependant, il précise tout de suite que Zénon ne le dit en fait « que pour contredire Platon » ! Condillac poursuit : « d'ailleurs, il n'avait aucune idée de ce principe. Il aurait mieux raisonné, s'il avait été capable de le connaître et d'en suivre les conséquences »20. Pourquoi le philosophe français éprouve-t-il ce besoin étonnant de rejeter cette idée comme une idée superficielle, non assumée, et qui ne serait qu'une simple saute d'humeur pour contredire un prédécesseur ? D'ailleurs où la trouve-t-il sous cette forme ? Il conviendrait probablement de rechercher cela chez Diogène Laërce, Cicéron ou Sextus Empiricus, nos principales sources antiques sur le stoïcisme21.

Quelques pages plus loin, anticipant son futur chapitre sur Epicure, sans doute parce que ce philosophe avait toujours une odeur de soufre, tout au moins pas nécessairement une odeur de sainteté pour les autorités spirituelles du moment (que l'on pense à la caricature des pourceaux d'Epicure), Condillac sort de son rôle d'historien de la philosophie pour faire part à son élève de réflexions plus personnelles, comme un rappel de ses idées essentielles, en établissant notamment une distinction entre « plaisirs de sensation » et « plaisirs de réflexion » : « tout ce que nous pouvons remarquer en nous, n'est dans le principe que différentes manières de sentir ; et vous connaissez toutes les formes que prend la sensation. C'est d'elle que naissent toutes nos idées, tous nos plaisirs, toutes nos facultés. A mesure qu'elle se développe, notre moi se développe avec elle ; il s'étend pour ainsi dire »22.

C'est cette idée qu'il trouve pour la première fois de façon assumée chez Epicure, même si celui-ci raisonne parfois « sur des mots auxquels il n'attache aucune idée »23 notamment lorsqu'il parle de l'infinité des mondes. Le philosophe du Jardin, en effet, « a senti, mieux qu'aucun des anciens, comment nos connaissances viennent des sens. Il a su démêler deux choses dans nos sensations : la perception qui est toujours vraie, parce qu'elle n'assure que ce que nous sentons ; le jugement qui peut être faux, lorsque, d'après nos perceptions, nous jugeons de ce que les choses sont en elles-mêmes »24. Epicure sera le dernier penseur de l'Antiquité évoqué par Condillac dans son traité d'histoire. Socrate était déjà sauvé sur le plan moral. Epicure serait celui qui inspire l'approche scientifique moderne en dégageant le principe de la sensation comme matrice exclusive de nos connaissances25. Mais pas plus.

Condillac terminera son ouvrage sur quelques réflexions générales concernant « la manière dont les anciens ont raisonné », l'occasion de présenter des lignes de force de sa propre méthode. Il revient ainsi sur la figure de Socrate, qui « entreprit de dessiller les yeux des Grecs » et dont « la méthode était excellente pour démasquer les sophistes et pour montrer le faux de tous les systèmes ». « C'est par-là qu'il fallait commencer ».

Cependant, dit Condillac, « il aurait fallu donner ensuite des règles pour nous conduire dans l'étude de la nature ». Mais « il est vrai que la chose alors était difficile, ou peut-être même impossible ; parce que le hasard, qui prépare aux découvertes, n'avait pas fait sentir la nécessité des expériences ; que la géométrie avait fait peu de progrès, et qu'on n'avait pas les instruments qui depuis ont été d'un si grand secours »26. Au fond, si les anciens grecs ont perçu la nécessité d'apprendre à raisonner, ils se sont globalement perdus dans la stérilité d'un idéalisme illusoire et déconnecté du réel. « Raisonner, dit Condillac, c'est comparer des idées, afin de passer des rapports qui sont connus à la découverte de ceux qui ne le sont pas. Or comment saisir exactement ces rapports, si on ne détermine pas les idées avec précisions ? » C'est la faiblesse des philosophies antiques, selon l'auteur : ne pas être parti de « l'origine » des idées pour, ensuite, « en développer toute la génération ».

Les philosophes antiques se sont encore trompés sur ce dernier point : la distribution des choses du monde sous des « termes généraux », nommés « catégories », afin de « mettre sous chacun d'eux, toutes les choses auxquelles une même qualité est commune »27. Mais ce travail de la raison est parti sur de mauvaises bases : ignorance et préjugés ont affecté cette entreprise.

En effet, « au lieu de représenter l'ordre que les choses ont réellement entre elles, ces classes ne représentent que celui qu'elles ont dans notre manière de concevoir ; et par conséquent, ce ne sont que des distributions fort arbitraires »28. Et Condillac de conclure un peu plus loin : « Après s'être égarés de la sorte, les anciens ne pouvaient plus connaître les vrais principes de l'art de raisonner. […] L'esprit de l'art leur a échappé », car « ils n'en ont connu que le mécanisme »29.

Une nouvelle fois, la question du langage apparaît comme la question centrale à l’œuvre dans l'ensemble des livres de Condillac.

 

4. Le nœud du langage 

 Ce que les Grecs n'ont pas fait, voilà justement le projet de Condillac : il fallait « reconnaître qu'elles avaient été mal faites pour la plupart et oser former le projet de les refaire. C'est à quoi les anciens n'ont jamais pensé, et ils se sont contentés de répandre quelque ordre dans les idées »30. A mi-mot, on peut percevoir la critique formulée indirectement, tout en ne semblant viser que les anciens, à l'ensemble ou presque de la philosophie moderne, cette héritière de la scolastique qui s'est perdue dans des disputes souvent vaines et superficielles, sans parler de la théologie médiévale. En ce sens, Descartes, dont le but était aussi de refonder la science, aurait osé ce projet, mais en ne refondant pas suffisamment profondément la théorie de la connaissance, de l'origine des idées et de la constitution du langage.

Condillac s'est exprimé sur le sujet en des termes plutôt précis, voire mordants : « Pour la signification des noms des idées simples, qui viennent immédiatement des sens, elle est connue tout-à-la-fois ; elle ne peut pas avoir pour objet des réalités imaginaires, parce qu'elle se rapporte immédiatement à de simples perceptions, qui sont en effet dans l'esprit telle qu'elles y paraissent. […] Les enfants mêmes ne sauraient s'y tromper. Pour peu qu'ils soient familiarisés avec leur langue, ils ne confondent point les noms des sensations, et ils ont des idées aussi claires de ces mots, blanc, noir, rouge, mouvement, repos, plaisir, douleur, que nous-mêmes »31. On mesure ici tout l'écart avec le cartésianisme et son rapport de méfiance à l'égard des sensations.

Le philosophe pose alors l'hypothèse d'un homme fictif, qui serait vierge de tout préjugé, pour avoir été créé immédiatement adulte, « d'un tempérament mûr, et avec des organes si bien développés qu'il aurait, dès les premiers instants, un parfait usage de la raison »32. Son langage serait donc un langage idéal, lui aussi parfait, par opposition à toutes les imperfections de notre bain de langage coutumier : « n'imaginant des mots qu'après s'être fait des idées, ses notions seraient toujours exactement déterminées, et sa langue ne serait point sujette aux obscurités et aux équivoques des nôtres »33. Voilà donc l'idéal régulateur de Condillac : « imaginons-nous être à la place de cet homme. […] Voyons avec lui ce qu'il sent ; formons les mêmes réflexions ; acquérons les mêmes idées, analysons-les avec le même soin, exprimons-les par de pareils signes, et faisons-nous, pour ainsi dire, une langue toute nouvelle ». Nous sommes sans doute là au cœur de la méthode et du projet condilliacien, dont la réflexion sur le langage est comme le nœud.

Nous n'analyserons pas cela ici en détail, mais il convient tout de même de souligner que Condillac a largement développé cette question, notamment par une théorie du signe (signe-objet, signe-idée…), et sans cesse remise sur le métier. Ainsi, dans l'introduction de son Essai sur l'origine des connaissances humaines, Condillac annonce qu'il projette de corriger les défauts de son « maître à penser », Locke, qui aurait vu que « les mots et la manière dont nous nous en servons, peuvent fournir des lumières sur le principe de nos idées », mais « trop tard »34.

Même après la publication de son Essai, Condillac n'est pas satisfait. Dans une lettre du 25 juin 1752 à Maupertuis, dont il venait de lire l'ouvrage Réflexions philosophiques sur l'Origine des Langues et la Signification des Mots, il déclare : « Je souhaiterais que vous eussiez fait voir comment les progrès de l'esprit dépendent du langage. Je l'ai tenté dans mon Essai sur l'origine des connaissances humaines, mais je me suis trompé et j'ai trop donné aux signes ».

Des années après, il reprendra donc logiquement son travail dans son Art de penser (une reformulation de l'Essai), puis dans sa Grammaire, qui appartiennent tous deux aux Cours d'étude publiés en 1775. Puis, jusqu'à la fin de sa vie, le projet inachevé de sa Langue des calculs va continuer à occuper ses travaux philosophiques. Comme si Condillac avait réécrit plusieurs fois le même livre.

On mesure la cohérence de cette démarche lorsque l'on compare ce dernier projet avec cette affirmation de la version primitive de l'Essai de 1746 : « les progrès de l'esprit humain dépendent entièrement de l'adresse avec laquelle nous nous servons du langage. Ce principe est simple, et répand un grand jour sur cette matière : personne, que je sache, ne l'a connu avant moi »35.

 

 

Ouverture

                     5. Idée, eidos ou meros

 Aristote, dans son traité De l'âme, écrivait : « C'est pourquoi, si l'on n'avait pas la sensation on n'apprendrait rien, on ne comprendrait rien »36. Le fait que sans la sensation il n'y ait pas de connaissance possible, cela fait de celle-ci une condition nécessaire, mais pas forcément suffisante. Condillac ne semble pas faire référence à cette formule, ni dans son Histoire ancienne, ni dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines, tout au moins directement et explicitement. Condillac ignorait-il ce traité ? C'est possible37. Quoi qu'il en soit, cette idée de la nécessité de la sensation dans la théorie de la connaissance sera reprise par empiristes et sensualistes.

Nous avons déjà vu que Condillac a réservé un sort peu reluisant à Platon, qu'il décrit comme un idéaliste brouillon dont les discours n'ont pas de prise véritable avec la réalité. Entre d'une part la supposée « théorie des Idées platonicienne » et d'autre part la théorie des idées condillaciennes, il y aurait un fossé infranchissable.

Ce serait oublier les déformations dues aux anachronismes dans l'accès à l’œuvre de Platon, elle aussi recouverte par des siècles de tradition interprétative. Lançons donc quelques pistes de réflexion à la volée, en lien avec cette question du langage et les problématiques de Condillac.

La philosophie de Platon, qu'il faut distinguer des différents platonismes, est en grande partie une réflexion sur le langage (le logos, c'est à la fois le discours, la parole, la raison). Ainsi, le terme eidos (souvent traduit par « forme », parfois par « idée »), utilisé par Platon doit être mis en perspective : qu'est-ce qu'une forme ?

La lecture d'Hippocrate nous aide à en saisir l'usage préplatonicien, dont le philosophe grec hérite et qu'il récupère pour le transformer. Eidos, c'est un mot qui sert à Hippocrate pour désigner cette réalité intangible qu'est la médecine : il n'y a là rien de concret, rien de tangible, et pourtant il y a bien quelque chose de l'ordre de la réalité, immatérielle, impalpable : des malades, des remèdes, des médecins, des savoir-faire, une sophia (c'est-à-dire une habileté, un art, que l'on traduira ultérieurement par sagesse).

Hippocrate explique ainsi : « Ce qui existe se voit et se conçoit toujours, ce qui n'existe pas ni ne se voit, ni ne se conçoit. Or on conçoit, dans le cas des arts, du moment qu'ils sont enseignés, et il n'est aucun art qui ne se voie pas à partir d'une certaine forme »38. Le mot est lancé : Eidos est un dérivé du verbe orân, qui signifie voir. Eidos, c'était donc d'abord ce qui pouvait être vu (donc perçu et délimité) par l’œil de chair. Puis le terme a gagné en abstraction pour désigner ce qui est vu par l’œil de l'esprit, la forme intelligible, le contour conceptuel.

Dans le Politique, Platon fait notamment la distinction entre eidos et meros. Le premier des deux désigne le mot qui dit quelque chose de la réalité, et recoupe les articulations du réel, à l'inverse de meros qui désigne la simple partie arbitraire, le fait de découper dans la chair du réel, sans raison, dans l'indistinction. Puisque la langue n'est pas rationnelle, il faut lui donner ce caractère, en soulignant les véritables divisions du réel, pas seulement la nature des physiciens matérialistes, mais aussi dans les domaines de l'éthique et du politique.

C'est le même projet platonicien qui s'exprime dans tout le Cratyle39, et qui résonne avec le projet de Condillac : donner un fondement rationnel aux mots, une arkhè (= principe, origine, commencement et commandement, rien que ça) et non pas simplement leur trouver une origine contingente. Le législateur des mots a été oublié et tout est mélangé… De la même façon que l'artisan forgeron invente son outil pour faire des trous dans le métal, le nomothète doit inventer les noms qui correspondent à la réalité et qui l'expriment en respectant ses articulations. Le dialecticien, usager spécialiste des noms, est donc le seul à même d'en juger, de réaliser les bonnes discriminations, d'établir les bonnes définitions.

Quand un concept ne correspond pas, lorsque le constat est fait de l'inadéquation entre le mot et la chose, celui-ci ne renvoie pas à l'eidos (la forme d'une réalité bien définie, peiron en grec), mais au meros, à la partie arbitraire (le simple morceau apeiron, indéfini). C'est la différence entre le net et le flou.

Il faut donc refonder le langage, et seul le dialecticien doit en être le responsable, sinon les sophistes et le plus grand nombre (ou la contingence historique) décideront du sens des mots, et la notion de juste continuera de servir à qualifier des choses injustes, et réciproquement, etc.

En l'absence du philosophe dialecticien, les mots continueront à errer, désignant tour à tour une chose et son contraire, avec pour conséquences, de la confusion, donc de l'incompréhension et de la mésentente, donc de la violence, voire des guerres, que seul le dialogue peut contrebalancer, en affinant la compréhension. Il y a quelque chose de l'ordre du mythe (muthos, le récit, la fable, l'histoire) dans les étymologies du Cratyle : elles racontent des histoires, un passé… Mais un passé redéfini en tant que « rationnel ».

Il faudrait ainsi relever le nombre très important d'étymologies tournant autour du vocabulaire de l'intellect : au commencement était le Noûs40. Autrement dit, Platon sait visiblement qu'il invente des « origines » aux mots, mais là n'est pas son problème. Car Platon ne se préoccupe pas tant de l'origine historique des mots que des principes intemporels qu'ils désignent et auxquels ils renvoient (on retrouve ici le double sens, conflictuel, du mot arkhè). Il faut donc donner à l'homme un passé en fonction de ce que l'on veut qu'il devienne, c'est-à-dire un passé à la hauteur des espérances pour l'avenir.

On peut s'interroger : les sophistes ne l'ont-ils pas réellement convaincu du relativisme absolu (ou partiel) des valeurs ? Platon pose-t-il des principes, par-delà l'arbitraire, ou bien peut-on parler d'une réelle « méta-physique » platonicienne qui postulerait un véritable accord possible entre les mots et les choses ?

Le projet éthique et éducatif de Platon, à travers la conceptualisation opérée dans chacun de ses dialogues, semble englober comme pièce essentielle la maîtrise du langage (maîtrise de la langue et de ses règles, mais aussi maîtrise des champs de connaissance).

On pourrait dès lors imaginer un dialogue des plus fructueux entre Platon et Condillac, bien différente de la simple congédiation opérée par ce dernier dans son Histoire ancienne, même si, bien entendu, sa démarche qui consiste à fonder toute la science sur l'expérience de la sensation heurte de plein fouet nombre d'hypothèses platoniciennes.

Mais, à l'inverse du souhait platonicien (démesuré, plein d'hubris) de refondation de la langue sur des bases étymologiques « vertueuses », on ne refait jamais réellement l'histoire. Le passé ne se réécrit pas. Condillac et Platon ne dialogueront pas.

Et pourtant...

                                                              LAVARENNE Mathieu

 

BIBLIOGRAPHIE

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BATTEUX (l'abbé C.), Traité de la construction oratoire, 1763

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BLOCH Olivier, La Philosophie de Gassendi. Nominalisme, matérialisme et métaphysique, Martinus Nijhoff, La Haye 1971

BOILEAU Nicolas, Art Poétique, 1674

BRYKMAN Geneviève, Locke, Idées, langage et connaissance, Ellipses, Paris, 2001

CHARPENTIER F., De l'excellence de la langue française, Paris, Vve Bilaine, 1683

CICERON, De l'orateur, Paris, Les Belles Lettres, 1971

CONDILLAC, Essai sur l’origine des connaissances humaines, 1746

- Traité des sensations, 1754

- Cours d’études, ouvrage composé de 13 volumes, écrits pour le jeune prince de Parme, petit-fils de Louis XV, renfermant Grammaire, Art d’écrire, Art de raisonner, Art de penser, Histoire, 1775

- La Logique ou l’art de penser, 1780

- La Langue des calculs, ouvrage posthume, 1798

DAGOGNET François, L'animal selon Condillac : une introduction au « Traité des animaux »

DUCHESNEAU François, « Condillac et le principe de liaison des idées », in Revue de Métaphysique et de Morale, N°1, 1999

GREENBLATT Stephen, Quattrocento, Champs Flammarion, 2015

MURR Sylvia, Gassendi et l'Europe, 1592-1792 : actes du colloque international de Paris, « Gassendi et sa postérité (1592-1792) », Sorbonne, 6-10 octobre 1992, Volume 63, Vrin, 1997

PARIENTE Jean-Claude, « La construction de la sensation dans l'Essai », in Revue de Métaphysique et de Morale, N°1, 1999

PARMENTIER Marc, Introduction à l’Essai sur l’entendement humain de Locke, PUF, 1999

PECHERMAN Martine, « Signification et langage dans l'Essai de Condillac », in Revue de Métaphysique et de Morale, N°1, 1999

PLATON, Cratyle

SCHREYER R., « Condillac, Mandeville and the Origin of Language », Historiographia Linguistica, vol.5, 1978, pp.15-43

SGARD Jean, (éd.), Condillac et les problèmes du langage, Genève, Slatkine, 1982

SUMIDA JOY Lynn, Gassendi the Atomist: Advocate of History in an Age of Science, Cambridge University Press, Cambridge, UK / New York, 1987

ROUSSEAU Nicolas, Connaissance et langage chez Condillac, Genève, Droz, 1987

 

Notes

1Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines, Introduction, p.61

2Condillac, Cours d'étude pour l'instruction du prince de Parme, Histoire ancienne, III, XIX, p.189

3Ibid., p.190

4Nicolas Boileau, Art poétique (1674), Chant I

5Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines, première partie, I, II, §13

6Condillac, Cours d'étude pour l'instruction du prince de Parme, Histoire ancienne, III, XIX, p.190. Rappelons que les Mathématiques tiennent une place éminente dans la théorie de Condillac. Ainsi, dans La langue des calculs, dont il n'était pas venu à bout avant son décès, il affirme que « les mathématiques sont une science bien traitée, dont la langue est l'algèbre. Voyons comment l'analogie nous fait parler de cette science, et nous saurons comment elle doit nous faire parler dans les autres. […] Il s'agit de faire voir comment on peut donner à toutes les sciences cette exactitude qu'on croit être le partage exclusif des Mathématiques » (La langue des calculs, « Objet de cet ouvrage », 420b). On le voit, avec Condillac, la question de la langue et du langage est mis au coeur de la question de la science. On pressent le débat sur le hiatus entre la théorie scientifique et sa vulgarisation. Quoi qu'il en soit, pas de science sans philosophie du langage.

7Au sens psychiatrique du terme, le délire est la mise en œuvre d'une logique rationnelle mais déconnectée du sens de la réalité.

8Condillac, Cours d'étude pour l'instruction du prince de Parme, Histoire ancienne, III, XIX, p. 194. Quelques dizaines de pages plus loin, l'auteur reviendra sur la figure de Socrate, définitivement sauvée par Condillac : « Socrate, abandonnant aux dieux la contemplation de la nature, voulait que le citoyen se renfermât dans les connaissances d'usage, et dans cette vie active qui lui fait trouver son propre bien dans le bien général. Connaître ce qu'il est du devoir de connaître, aimer ce qu'il est du devoir d'aimer, était l'unique fin de toute sa morale. Un païen ne pouvait certainement rien enseigner de mieux pour le bonheur de l'humanité. Mais les Grecs n'étaient plus capables d'écouter de pareilles leçons » (p. 268). Socrate, seul contre tous.

9On sent aussi l'influence des philosophe néoplatoniciens dont les filtres sont parfois posés sur les lunettes condillaciennes, et parfois redoublés avec les filtres de la vision chrétienne de l'univers, de l'homme et de l'histoire. Ainsi lorsqu'il parle des trois principes, « Dieu », « l'âme » et « la matière » (p. 200), on n'y reconnaît assurément les trois hypostases plotiniennes. De même lorsqu'il évoque « le système des émanations » (question : Condillac accédait-il directement au texte grec ?) Plus loin, quand il dresse le portrait de l'Académie après Platon, on peut raisonnablement supposer qu'il y a accès par l'intermédiaire des œuvres de Cicéron (dont certaines venaient d'être redécouvertes à la Renaissance). Il serait intéressant de faire la généalogie de la lecture que fait Condillac de l'histoire de la philosophie, en en diagnostiquant les sources, et donc en y consacrant davantage de temps, tant sur le plan de la philosophie moderne en tant que telle, que sur l'analyse de la réception des œuvres anciennes et des filtres de lecture qui leur ont été imposés. A noter que Condillac était conscient de la difficulté lorsqu'il affirme qu'« un nuage de commentateurs s'est placé entre Aristote et nous » (p. 224).

10Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines, Première partie « Des matériaux de nos connaissances, et particulièrement des opérations de l'âme », Section quatrième, Chapitre I « De l'opération par laquelle nous donnons des signes à nos idées », p. 305.

11Condillac, Cours d'étude pour l'instruction du prince de Parme, Histoire, III, XIX, p.222. Aristote était effectivement le philosophe antique le plus commenté par la scolastique médiévale.

12Condillac, Ibid., p. 225

13Condillac, Ibid., p.223. Plus loin, l'auteur durcit son jugement : Aristote « rejeta, avec raison, les idées intellectuelles de Platon, les nombres de Pythagore, les éléments d'Anaxagore, les atomes de Leucippe. Il ne substitua cependant à des notions vagues et abstraites, que des notions aussi vagues et aussi abstraites » (p. 227). Et non des idées claires et précises.

14Condillac, Essai, seconde partie « Du langage et de la méthode », Section 2nde, Chap. II « De la manière de déterminer les idées ou leurs noms », p. 305. Ce chapitre de l'Essai est repris quasiment mot pour mot, quelques décennies plus tard, dans son ouvrage L'art de penser (1775), en même temps que la publication de son Histoire Ancienne. C'est dire que les idées y sont mûrement réfléchies et validées après relecture postérieure de leur auteur.

15Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines, p. 306

16Condillac, Ibid., p. 307

17Condillac, Cours d'étude pour l'instruction du prince de Parme, Histoire, III, XXIII, p. 256.

18Condillac, Ibid., p. 257

19Condillac, Ibid., p. 258

20Condillac, Ibid., p. 258

21D'après Diogène Laërce, les Stoïciens défendaient l'idée d'une formation des concepts et des idées générales selon des lois d'association d'idées : « Parmi les concepts, les uns sont conçus par contact, d'autres par similitude, d'autres par analogie, d'autres par transfert, d'autres par composition, d'autres par opposition. Par contact sont donc conçues les choses sensibles. Par similitude, les choses sont conçues à partir d'un objet voisin, comme Socrate à partir de son image. Par analogie, la conception peut se faire dans le sens d'un agrandissement, par exemple Tityos ou un Cyclope, ou d'une diminution, par exemple le pygmée. D'autres choses sont conçues par transfert, comme des yeux sur la poitrine. Par composition est conçu le Centaure (chevaux à tête et torse d'hommes). Par contrariété la mort (à partir de la vie) » (Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, VII, 52-53). Des idées largement analysées par Condillac à travers son œuvre.

22Condillac, Ibid., p. 262 (c'est nous qui soulignons).

23Condillac, Ibid., p. 290

24Condillac, Ibid., p. 273-274

25L'exposé que Condillac consacre à Epicure est long et globalement plein de bienveillance, contrairement à d'autres philosophes, notamment Platon qui a été largement maltraité. On peut se poser la question de la source utilisée pour cet exposé. Hypothèse numéro 1 : la seule version du De Natura Rerum de Lucrèce, retrouvée par chance et par hasard en 1417 par un Italien de la Renaissance, nommé Le Pogge, dans la bibliothèque d'un monastère européen, après plusieurs siècles d'une disparition qui avait failli être définitive, avant de se retrouver dans de nombreuses bibliothèques de savants de la Renaissance et des siècles suivants. C'était une lecture sulfureuse, souvent cachée à l'égard des contemporains, a fortiori lorsque l'on porte le titre d'abbé comme c'est le cas de Condillac ! Voir Stephen Greenblatt, Quattrocento, 2015. On peut supposer que Condillac avait lu cet ouvrage et qu'il l'a largement impressionné au point de d'être une importante source de son sensualisme, à une époque où il était relativement isolé dans ses convictions anti-idéalistes. Ce traitement d'Epicure dans son Histoire ancienne parle en ce sens. A creuser.

26Condillac, Ibid., p. 298

27Condillac, Ibid., p. 300

28Condillac, Ibid., p. 300

29Condillac, Ibid., p. 304

30Condillac, Ibid., p. 299

31Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines, p. 308

32Condillac, Essai sur l'origine des connaissances humaines, Seconde partie « Du langage et de la méthode », Section seconde, Chapitre III « De l'ordre qu'on doit suivre dans la recherche de la vérité », p. 315

33Condillac, Ibid., p. 315

34Condillac, Ibid., Introduction. L'auteur cite une confession faite par Locke dans son Essai philosophique, III, IX, §21 : « J'avoue que lorsque je commençai cet ouvrage, et longtemps après, il ne me vint nullement dans l'esprit qu'il fût nécessaire de faire aucune réflexion sur les mots ». Dans un autre passage (III, VIII, §1), le philosophe anglais écrit : « les mots communs des langues et l'usage que nous en faisons auraient pu nous fournir des lumières pour connaître la nature de nos idées, s'il l'on eût pris la peine de les considérer avec attention ». Locke s'est donc rendu compte de cette profonde lacune, mais lorsque son œuvre était déjà constituée.

35Condillac, Essai I, II,XI, fin du §107, dans la version primitive, citée par Martine Pécherman, « Signification et langage dans l'Essai de Condillac », in Revue de Métaphysique et de Morale, N°1, 1999, p.92

36Aristote, De l'âme, III, 8 

37Il conviendrait pour vérifier de trouver l'histoire du texte du De Anima de son écriture jusqu'à sa transmission et sa traduction jusqu'à nous.

38Hippocrate, Art, §2, GF, 1999. Traduction Jacques Jouanna et Caroline Magdelaine.

39Platon, Cratyle. Ce dialogue porte sur la question de savoir si la langue est un système de signes arbitraires ou naturels, démontrant une relation intrinsèque avec ce qu’ils représentent. Une grande partie de l’œuvre est consacrée à la « création » d'étymologie, plus ou moins sérieuses ou fantasques.

40Rappelons-nous le souhait du jeune Socrate, exposé dans le Phédon, lorsqu'il était intéressé par les leçons d'Anaxagore.