Royal – Bayrou : le libéralisme social entre amis

BayrouS_goLe débat entre Ségolène Royal et François Bayrou, qui a eu lieu samedi 28 mars sur BFM TV, s’est présenté comme une recherche de convergences et de divergences entre les deux protagonistes, à la veille du second tour de l’élection présidentielle ainsi que des législatives des 10 et 17 juin. « Convergences institutionnelles » mais « divergences économiques », a-t-on partout entendu. Pourtant, à y regarder de plus près, bien peu de choses opposaient les discours de l’un et de l’autre. Au contraire, une même méfiance à l’égard de l’Etat, paradoxe suprême pour des prétendants à la présidentielle, les reliait fondamentalement.

C’est en effet à une surenchère contre « l’étatisme » que nous avons assisté, ce mal qui, depuis son origine, gangrènerait cette 5ème République aux institutions considérées comme trop rigides et archaïques. « Faire respirer la société française » (Royal), lui « donner de l’oxygène » (Bayrou), voilà l’objectif de la 6ème République appelée tant par les vœux de Ségolène Royal que ceux de François Bayrou. « La réforme des institutions va débloquer la situation de la France » a affirmé péremptoirement Mme Royal. Comme si la crise actuelle était la conséquence d’un problème institutionnel ! Les responsables de la situation présente ont été à la tête de l’Etat depuis plusieurs décennies, et leurs politiques ont été plutôt caractérisées par un abandon progressif de la puissance publique, au nom de la nécessaire adaptation à la globalisation, considérée comme inéluctable (la fameuse "modernisation" de la France). Face à cette globalisation, le problème n’est pourtant pas véritablement la trop grande place de l’Etat et de la puissance publique. C’est ce que le premier ministre Jospin avait déjà laissé entendre aux salariés de Michelin, en 1999, lorsqu’il avait affirmé, à propos de la suppression de 7500 emplois en France par l’entreprise, alors largement bénéficiaire : « Je ne crois pas qu’il faut tout attendre de l’Etat ou du gouvernement ». Et tout le monde avait compris à raison : il ne faut pas en attendre grand chose...

Mais la saignée n’a visiblement pas été assez abondante pour chacun des deux protagonistes : le salut de la France serait dans le "encore moins d’Etat". « C’est fini, a scandé Bayrou dans une critique du programme économique de Ségolène Royal, l’Etat ne peut plus faire les choses à la place de la société. Il faut faire vivre la société française en face de l’Etat ». Ce à quoi la candidate socialiste rétorquait : « rejeter la gauche vers l’étatisme, c’est facile… eh bien, c’est tout le contraire ». Le pacte présidentiel « n’est pas un pacte étatique, c’est ça sa modernité ».

Quelles sont donc ces recettes "modernes" que propose Mme Royal en réponse aux défis de la globalisation et aux dérégulations qui en sont les piliers ? La « démocratie participative », les « jurys citoyens », un « dialogue social rénové sur le modèle des pays nordiques », et surtout « une nouvelle étape de la décentralisation »… C’est ce qu’elle appelle « faire entrer la France dans une modernité sociale et démocratique ». « Je fais confiance aux acteurs locaux, aux syndicats, aux entreprises… ». Et le rôle de l’Etat dans tout cela ? « Organiser les discussions » entre partenaires sociaux et donner des subventions aux associations de quartier. Bref, peau de chagrin.

Et quant à M. Bayrou ? « Dans une économie ouverte comme la nôtre », il faut « rendre la France plus compétitive, plus performante, comme l’Allemagne après les réformes Schroeder », en remplaçant tout « monopole » par le « pluralisme », toute « dépendance » à l’égard de l’Etat, par « l’indépendance ».

Si, par ailleurs, Ségolène Royal et François Bayrou semblent avoir tous deux renoncé à certains égarements de l’idéologie libertaire, ils se retrouvent bel et bien sur le même terrain de l’idéologie libérale (tout comme Nicolas Sarkozy d’ailleurs), qui vise à affaiblir l’Etat, pensé comme le Léviathan, dévoreur des libertés individuelles. Nous pensons au contraire qu’affaiblir l’Etat, ce n’est rien d’autre que de désarmer le peuple face à la globalisation, le priver de sa souveraineté, pourtant chèrement conquise.