Libérer notre réflexion sur la démocratie : un détour par la Grèce ancienne

 

parthénon Il suffirait de se référer à "la" Démocratie pour être automatiquement dans le camp du bien et du vrai. En dehors d’elle, point de salut : c’est la dictature, la régression monarchique ou le retour à l’aristocratie nobiliaire. Réduire la question institutionnelle à cette opposition binaire relève cependant d’une simplification qui empêche de percevoir les nuances de la réalité politique et stérilise le débat.

 

Derrière l’apparente unanimité à défendre les valeurs de « la » démocratie se cache en effet une sourde lutte entre différents modèles « démocratiques », entre différentes façons de concevoir le Peuple. Les historiens et philosophes grecs avaient déjà construit une typologie des régimes politiques bien plus subtile, qui a servi de canevas théorique et de grille d’analyse à toute l’Antiquité. Il serait utile et même bénéfique de s’en inspirer afin d’ouvrir le champ de notre réflexion.

Trois régimes politiques fondamentaux

Des penseurs aussi divers que Platon, Aristote ou Polybe ont distingué trois types de régimes : le gouvernement d’un seul ; le gouvernement de plusieurs (ou d’une minorité) ; et le gouvernement de tous (ou d’une majorité).

Pourtant, contrairement à ce que nous attendrions, le critère du bon régime politique ne se situe pas dans le nombre, car chacun de ces trois types de gouvernement connaît une forme « juste » et une forme « déviée », selon que le pouvoir politique s’exerce en vue du bien commun ou de l’intérêt particulier.

aristoteLe philosophe Aristote écrit, au 4ème siècle avant notre ère, un des tout premiers traités de philosophie politique qui traite de cela en détail : « tous les régimes qui visent l’intérêt commun se trouvent être des formes droites selon le juste au sens absolu, ceux au contraire qui ne visent que le seul intérêt des gouvernants sont défectueux, c’est-à-dire qu’ils sont des déviations des régimes droits » (Politiques, III, 6). Le critère du bon régime politique est donc la visée rationnelle de l’intérêt général. Il y a alors trois types de régimes que l’on peut paradoxalement qualifier de « républicains », soucieux de la res publica – de la « chose publique » (le terme est certes d’origine latine, mais c’est l’idée qui nous intéresse : notre héritage est autant grec que romain). A l’inverse, trois autres régimes en sont les perversions parce qu’ils sont tournés vers l’intérêt particulier et soumis au régime des passions.

Passons en revue les six archétypes théoriquement possibles.

I. Le gouvernement d’un seul : monarchie ou tyrannie

A. Si l’homme qui gouverne seul accomplit sa tâche en recherchant le bien commun, en faisant preuve de vertu morale et d’excellence politique, alors ce régime est une « monarchie » (de monos – seul, et archè – commandement). De fait, l’histoire a connu des rois éclairés, soucieux avant tout du bien de leur peuple. « Il y a des royautés soumises à la loi » écrit Aristote (III, 14), la loi étant « une raison sans désir » (III, 16). En un sens plus contemporain, le roi, gouvernant sans violence arbitraire, cherche à mettre au pied de la loi commune les seigneurs récalcitrants, guidés par leurs intérêts locaux, voire leurs caprices.

B. A l’inverse, si cet homme seul au pouvoir est uniquement soucieux de son intérêt particulier, s’il est cruel et cupide, ce sera alors un régime de « tyrannie » (de tyrannos – le despote absolu). Le tyran exerce un pouvoir personnel et il règne par la force et la terreur qu’il inspire à ses sujets. Son action n’est guidée que par ses propres intérêts, son plaisir personnel, sa jouissance individuelle.

II. Le gouvernement de plusieurs : aristocratie ou oligarchie

A. Le régime « juste » est nommé « aristocratie » (de arétè – la vertu et l’excellence, et cratos – le pouvoir). C’est le gouvernement d’un petit nombre d’hommes sages et vertueux, doués de grandes capacités politiques et du sens de l’intérêt public. Le principe de la loi y prédomine et non l’arbitraire. « Un régime qu’on appelle aristocratique, dit Aristote, c’est un régime dans lequel les honneurs sont accordés en fonction de l’excellence et du mérite » (III, 5).

B. Le régime « dévié » est appelé « oligarchie » (de oligos – peu nombreux) : c’est le régime d’un petit nombre de privilégiés, sélectionnés non pas sur leurs qualités, mais selon leur naissance et leur richesse. Ce petit nombre fait passer ses intérêts personnels avant le bien commun. Selon Aristote, le régime oligarchique s’appuie sur une certaine conception de l’homme et de la société : si les hommes se sont unis en société, c’est pour accumuler les biens, et c’est pourquoi leur participation aux affaires doit être en fonction des biens qu’ils possèdent (III, 9). Ce gouvernement des plus riches peut aussi être appelé « ploutocratie » (de ploutos – la richesse). « Dans les oligarchies, affirme le philosophe grec, il est impossible qu’un homme de peine soit citoyen, parce que l’accès aux magistratures dépend d’un cens élevé » (III, 5). En termes contemporains, c’est un régime de type « féodal » où le népotisme fleurit, avec le pouvoir des seigneurs de la guerre, des barons locaux ou encore des mafias.

III. Le gouvernement de tous : démocratie ou ochlocratie

A. Le régime « juste » est la « démocratie » (de démos – le peuple) : c’est un régime qui exige que chaque individu fasse l’effort de se penser en citoyen soucieux du bien commun (indépendamment de l’origine, de la religion, de la fortune, de la situation de naissance, etc.) Cela suppose un homme éclairé, éduqué et instruit, prêt à s’investir dans la vie publique, capable d’exercer des responsabilités. La volonté de la majorité, exprimée par le suffrage universel, est souveraine ; le respect des lois, égales pour tous, y est fondamental.

B. Le régime « dévié » est l’ « ochlocratie » (de ochlos – la foule) : c’est au sens propre « le règne de la foule ». Nous pouvons en distinguer trois modalités.

1/ Dans un premier sens, la foule, c’est cet agrégat d’individus qui ne se sentent soumis à aucun ordre supérieur. Ni héritage générationnel, ni hiérarchie institutionnelle. L’individu narcissique y est réduit à la libre expression de son désir personnel, à la quête du plaisir individuel. L’ochlocratie est le régime de la lutte de tous contre tous : une compétition permanente, une concurrence exacerbée (d’où l’équilibre social devrait surgir spontanément, par l’autorégulation de la société ?). La foule inculte et influençable y est soumise aux nombreux démagogues qui usent de leur « capital symbolique » pour influencer « l’opinion ». L’Etat, et avec lui la totalité des institutions, sont congédiés, parce qu’ils expriment une transcendance par rapport à un individu qui prétend à l’« autonomie » absolue. C’est une forme d’ « anarchie » (de an – préfixe privatif, et archè – commandement) où la loi n’est pas la bienvenue, où l’individualisme prédomine, et qui tend immanquablement à se transformer en oligarchie.

2/ En un deuxième sens, c’est « le pouvoir d’une classe », numériquement majoritaire, au détriment des autres classes sociales : la grande majorité de pauvres exerce le pouvoir sur la minorité de riches dont ils se partagent les richesses (III, 10). La « lutte des classes » est en fait une mauvaise réponse à un vrai problème. Elle s’inscrit dans le cadre d’un affrontement entre oligarchie (le pouvoir aux mains de la classe des possédants) – justement décriée –, et une forme d’ochlocratie (la "dictature du prolétariat"), qui finalement aboutit à une nouvelle oligarchie voire à une tyrannie. Aristote met d’ailleurs en garde contre le procédé de « l’ostracisme » pratiqué par ses contemporains (le fait de « couper les épis qui dépassent », par l’exil ou la mort) et qui est, selon lui, employé à la fois par les tyrans, mais aussi en oligarchie ou en ochlocratie, en fonction de l’intérêt de factions (III, 13).

3/ C’est aussi « le pouvoir d’un groupe ethnique » : on pourrait alors parler d’« ethnocratie » (de ethnos – le peuple au sens ethnique). Dans ce cas, le pouvoir s’appuie sur une certaine idée de la « nation » : la communauté de sang. C’est le sens du Volk allemand, fondé par le droit du sang, par opposition à la nation citoyenne et politique forgée par la Révolution française à partir de l’héritage capétien, et exposée magistralement par Ernest Renan en 1882 dans sa célèbre conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? ».

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Dans la pratique : des régimes mixtes

Aucun de ces régimes n’est toutefois un régime existant, la réalité politique étant toujours plus nuancée. Ces catégories abstraites (« réductrices » diront les défenseurs de la « pensée complexe ») sont des archétypes qui mettent un cadre en place et ouvrent un espace pour la pensée. La monarchie pure n’existe pas, aucun roi ne gouverne jamais absolument seul. La démocratie pure non plus, sauf pour certains fanatiques de la critique qui prennent le concept abstrait de démocratie pour un moule à appliquer sur la réalité. Il faut donc comprendre cette typologie comme un nuancier dans lequel peuvent s’inscrire tous les régimes existants.

Aristote expose ce qu’il appelle les « régimes mixtes » : ils sont le résultat d’une combinaison, d’un assemblage institutionnel. Le mélange peut se faire sur un plan horizontal, entre régimes « justes » et « déviés » : il existe des aristocraties oligarchiques et des démocraties passablement ochlocratiques (VI, 1). Ou sur un plan vertical : les logiques monarchique, aristocratique et démocratique y prédominent selon les parties du régime (le choix des magistrats, la délibération de la loi, la décision en matière militaire, etc.).

L’historien grec Polybe, qui écrit au IIème avant JC, considère que le « régime mixte parfait » est celui qui intègre des éléments des trois régimes « justes » en les équilibrant. Or le but de la bonne politique est soit la conquête du pouvoir et la mise en place d’un régime juste, soit la conservation de ce régime juste en répondant aux sollicitations du présent. Ainsi, même un tel régime mixte doit s’ajuster en fonction de l’évolution des circonstances.

Sortir du manichéisme

L’intérêt de cette typologie d’origine grecque, mais adaptée à nos catégories, est de libérer la réflexion politique de la lecture moralisante de ce qu’est la démocratie.

Tout en inclinant clairement pour le gouvernement de tous, dans sa forme « juste », Aristote n’affirme cependant pas qu’il est le meilleur en tous temps et en tous lieux. Selon le contexte historique, la taille de la cité, les rapports de puissance, les forces de dissolution (logiques féodales ou mafieuses, dissidences ethniques ou religieuses…), les régimes justes sont plus ou moins de circonstance. La monarchie ou l’aristocratie, dans la mesure où le pouvoir y est orienté par une idée de l’intérêt général, sont parfois ce qu’il y a de mieux pour éviter le chaos. Avec certes le risque, toujours présent, de la déviation. Ce qui vaut d’ailleurs pour la démocratie.

On peut ainsi être partisan de la "Démocratie absolue" et se fourvoyer dans une forme injuste de la démocratie : l’ochlocratie sous ses différentes formes. Toutes les "démocraties" ne sont pas défendables pour le seul motif qu’elles procéderaient du principe du gouvernement de tous. La démocratie d’accord, mais sous quelle forme et pour quelles fins ?! A l’inverse, il est possible d’être un partisan convaincu du régime démocratique sans pour autant crier au loup dès qu’il est question de monarchie.

Trois cas sont à distinguer :
- lorsque notre diplomatie doit traiter avec un régime qui n’est pas identique au nôtre : sauf à abandonner toute politique étrangère sérieuse, « les nécessités de la vie internationale ou de la résolution d’un conflit »  obligent diplomates et dirigeants politiques « à entrer en contact avec des régimes non-démocratiques ou antioccidentaux », n’en déplaise aux « critiques sourcilleux » se revendiquant « d’une moralité supérieure » (Hubert Védrine, Continuer l’histoire, 2007, p.13). Le deuxième réseau diplomatique au monde (154 ambassades et 98 consulats) doit continuer de se donner comme objectif de favoriser les tendances républicaines des régimes non démocratiques ;
- lorsque nous nous tournons vers notre propre histoire : l’histoire de France est en grande partie façonnée par la monarchie capétienne tout comme notre héritage républicain, et il est affligeant que ce soit devenu un sujet de "repentance" ;
- concernant des décisions qui ne sont pas prises après un débat public à l’Assemblée : dans un grand Etat comme la France, toutes les décisions ne peuvent être collégiales et purement démocratiques, même si le principe de la "souveraineté nationale et populaire" (art.3 Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789) reste fondamental.

L’histoire continue

socrate-alcibiadePar ailleurs, les penseurs grecs ont aussi cherché à trouver une logique dans l’enchaînement historique des types de régimes, conformément à leur vision cyclique de l’histoire. La monarchie est, selon Aristote, le premier type de régime des cités anciennes. Si elle dégénère, ce qui arrive toujours à un moment (par rigidification ou à l’inverse par laxisme), l’oligarchie, fondée sur l’amour du gain, la renverse. De là, advient la tyrannie, qui n’est rien d’autre que la domination d’un oligarque, devenu plus puissant que les autres. La masse est alors rendue plus forte par les divisions au sommet, et par l’injustice qu’elle subit, « de sorte que celle-ci se révolte » et l’« ochlocratie » s’installe (III, 15). L’aristocratie, et plus encore, la démocratie sont des régimes difficiles à construire. Ils n’apparaissent jamais par génération spontanée, mais sont l’œuvre de la persévérance et de l’expérience politique. Qui plus est lorsque les « nations » n’ont plus la taille des cités antiques : aujourd’hui, regrette Aristote, alors que les cités sont devenues plus grandes, « il n’est sans doute pas facile qu’il existe encore des régimes autres que [l’ochlocratie] » (III, 15). Qu’à cela ne tienne ! La difficulté n’est pas insurmontable, comme l’histoire de notre pays l’a déjà prouvé. Les imperfections sont autant de défis à relever et à corriger.

La 5ème République est sans doute un « régime mixte » selon la définition de Polybe : c’est en effet un régime présidentiel (principe monarchique) qui est allé le plus loin dans la logique démocratique, avec l’élection du président au suffrage universel, et qui se fonde sur la méritocratie républicaine (principe aristocratique). L’ochlocratie et l’oligarchie (voire la tyrannie) sont néanmoins toujours à l’orée du bois et peut-être plus inquiétantes que jamais, à l’heure de cette globalisation libérale qui vient en appui à nos oligarques, et à laquelle nos politiques font allégeance. Car le problème politique de notre temps n’est pas tant la soi-disante tradition monarchique de notre pays, que sa dérive vers l’oligarchie et l’ochlocratie.