pantagruel

Rabelais et l’éducation

Rab-logo2Bel exemple que celui de Rabelais pour saisir le dossier de l’école à bras le corps.

Car, bien avant Nietzsche, l’auteur de Pantagruel et de Gargantua met en exergue, de façon érudite et truculente à la fois, ce qu’il peut et doit y avoir de gai dans le savoir, affirmant la nécessaire cohabitation des plaisirs du corps avec ceux de l’esprit.

 

Soif de savoir, gloutonnerie intellectuelle, les livres de Rabelais sont une mise en scène, voire une mise en pratique, du plaisir grandiose de la connaissance. Ils mêlent subtilement une érudition profonde à une bouffonnerie grotesque, une jubilation sensorielle à un esprit de sérieux. L’un ne pouvant d'ailleurs aller sans l’autre, sans dénaturer l'Homme qui est un être de Culture.

 

Rabelais, c’est le rire thérapeutique qui élève l’âme de l’Homme au lieu de l’avilir.

Et aujourd’hui, l'on peut effectivement regretter le rôle néfaste de trop nombreux programmes télévisuels dans la construction des jeunes esprits, mais aussi de la démagogie très « terre-à-terre » des récentes réformes éducatives. Comme si l'on ne pouvait être intéressé que par ce qui nous est proche et ce que nous croyons connaître. Comme si le Ciel et la Terre ne devaient pas s'enrichir l'un l'autre.

 

Si le personnage de Gargantua n’est pas une invention de Rabelais (c’est avant tout un géant issu de la mythologie qui a laissé de nombreuses traces dans la toponymie française, divinité sans doute préceltique souvent liée à la pierre et à l’eau et qui aurait façonné le paysage), la manière rabelaisienne de se l’approprier est proprement géniale. Une belle leçon pour aujourd’hui, dans un mouvement parfaitement dialectique.

 

1/ Car le jeune Gargantua commence tout d’abord par expérimenter l’éducation « libérale-libertaire » : l’absence de limites, la démesure pulsionnelle, l’affirmation égocentrée du moi, l’anarchie du comportement… sous le regard énamouré de ses parents qui s’extasient devant la vivacité (destructrice) de leur fiston… Avant d’en voir les limites.

2/ C’est ensuite maître Thubal Holoferne, un théologien pédant, caricature de l'éducation médiévale, qui va prendre en charge sa formation, mais qui lui gâte rapidement l’esprit par une érudition caractérisée par son excès de formalisme (notamment l’apprentissage par cœur de l’alphabet, à l’endroit et à l’envers s’il vous plaît…). Au point que, en quelques années, le jeune géant en devient ahuri, niais, fou et radoteur.

3/ Arrive alors le bon Ponocratès qui saura trouver le juste milieu, en commençant par lui faire entreprendre un voyage initiatique loin de ses parents (en l’occurrence à Paris) : après un temps pour l’observation et pour le diagnostic (Rabelais était aussi médecin, rappelons-le), le nouveau précepteur lui donnera enfin un cadre rationnel et des règles pour la direction de l'esprit, un rythme de vie plus mesuré pour son corps et une ouverture des savoirs sur le monde réel.

 

Une belle leçon de civilisation... qui sera notamment mise en pratique dès la deuxième moitié du roman, lors des fameuses guerres picrocholines qui montrent, au travers des personnages de Gargantua, de son père Grandgousier et de son ami Frère Jean des Entommeures, ce que doivent être les attitudes de l'homme éduqué et institué - bref de l'homme civilisé - face au barbare, impulsif et impérialiste (en la figure du roi Picrochole III) qui, n'ayant pour seul référence que la nature et la force, se moque des Lois et des Traités...

 

Il faut lire et relire Rabelais car il nous donne l’envie de nous secouer les neurones, tout en nous remplissant la panse et en nous secouant les zygomatiques.

« Vous avez la vie entière pour rigoler et toute la mort pour vous reposer ».

« Enivrons-nous donc de vin, de science et de philosophie ! »